Un jour, un livre...

Le vieil homme et la mer

Photo sent from the boat Spirit of Yukoh, on November 29th, 2016 - Photo Kojiro ShiraishiPhoto envoyée depuis le bateau Spirit of Yukoh le 29 Novembre 2016 - Photo Kojiro Shiraishisunset

« Il contempla les poissons volants qui sautaient à tout instant hors de l’eau, et les vains efforts de l’oiseau pour un saisir un. « Ce banc-là, il se débine, pensa-t-il. Trop vite pour moi et puis trop loin. Peut-être bien que je pourrai en piquer une qui sera à la traîne ; peut-être bien que mon grand poisson se balade derrière elle. Ce grand poisson-là, faut bien qu’il soit quelque part, tout de même. »

Au-dessus de la côte, les nuages s’étaient mis à ressembler à des montagnes ; on ne voyait plus de la terre qu’une longue ligne verte se détachant sur des collines bleutées. L’eau était devenue d’un bleu sombre, si sombre qu’elle paraissait violette. Le vieux apercevait des taches rouges de plancton au fond de cette obscurité où le soleil mettait des clartés étranges. Les lignes plongeaient tout droit et se perdaient dans les profondeurs. Le plancton le réjouit : cela signifiait abondance de poisson. Le soleil était assez haut et ces clartés étranges dans la mer présageaient du beau temps, de même que la forme des nuages au-dessus de la côte. Cependant l’oiseau était devenu presque invisible et rien ne se montrait à la surface, si ce n’est quelques bouquets d’herbe des Sargasses, d’un jaune décoloré, et le sac rubescent, gélatineux, irisé d’une méduse qui flottait tout près du bateau. Elle se mit sur le flanc, puis se redressa. Elle flottait aussi gaiement qu’une bulle de savon. Ses filaments pourpres, longs d’un mètre, la suivaient, semblables à quelque traîne perfide.

(…) Il embrassa la mer d’un regard et se rendit compte de l’infinie solitude où il se trouvait. Toutefois il continuait à apercevoir des prismes dans les profondeurs ténébreuses. La ligne s’étirait à la proue ; d’étranges ondulations parcouraient l’eau calme. Les nuages se portaient à la rencontre des alizés. En avant de la barque, un vol de canards sauvages se découpait contre le ciel ; il disparut, puis reparut, et le vieux sut que nul n’est jamais complétement seul en mer.

Il se souvint de l’angoisse qui s’empare dans leur petite barque de certains pêcheurs à l’idée de perdre la terre de vue. Ils n’avaient pas tort, car il y a des saisons où le gros temps fond sur vous sans crier gare. Mais on avait passé ces saisons-là. On était à présent dans la saison des ouragans ; quand il n’y a pas d’ouragan en train, c’est le plus beau temps de l’année.

Un ouragan, cela se flaire de loin. Si l’on est en mer, on peut en observer les signes dans le ciel plusieurs jours à l’avance. « Les gens de la terre ne comprennent rien au ciel, pensait le vieux ; ils le regardent pas comme il faut. Sans compter que les nuages ça n’a pas la même forme vue de la terre ferme. En tous cas, y a pas d’ouragan en route pour le quart d’heure. »

Il considéra le firmament, où de blancs cumulus, pareils à de savoureux et gigantesques gâteaux à la crème, s’étageaient. Plus haut, les fines plumes des cirrus caressaient le ciel de septembre. » 

Extrait par DBo. du livre de :

Ernest Hemingway - Le vieil homme et la mer - Édition Gallimard (Folio)

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