Dr Jean-Yves Chauve : « les organismes sont encore plus sollicités qu’avant ! »

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Le vendredi 07 novembre 2008 à 11:17
© Jean-Marie Liot / DPPI / Vendée Globe

Depuis la première édition, le docteur Jean-Yves Chauve assiste les coureurs avant le départ et leur prodigue ses conseils avisés une fois les solitaires au large. Spécialiste de la médecine à distance, il sera une nouvelle fois en veille, 24h sur 24 pendant quatre mois pour répondre aux appels des navigateurs (en moyenne trois fois par semaine).  

Sur un tour du monde en solitaire, quel est le risque principal ?
« Tout ce qui touche à la traumatologie. Lorsqu’on est fatigué, plus vraiment synchrone de ses mouvements, on peut tomber dans le bateau, et pire par dessus bord. Mais avant ça, il y a tous les types d’accidents, de blessures possibles sur le pont. »

 

Travailles-tu en amont avec chaque coureur ?
« Oui, déjà parce qu’on valide la participation des coureurs. Ils doivent remplir un dossier médical et j’ai la responsabilité, avec un comité d’experts, d’admettre un coureur à participer ou pas. Il est déjà arrivé qu’on refuse des candidatures de coureurs présentant des antécédents médicaux ennuyeux. »

 

En tant que médecin, tu as participé à toutes les éditions du Vendée Globe.

Qu’est-ce qui a le plus changé ?
« D’abord le professionnalisme des coureurs. Les bateaux ont beaucoup évolué aussi en dépouillement. Je me demande à quel point l’organisme n’est pas encore plus sollicité qu’avant, même si les coureurs disent que les bateaux sont plus faciles. La technologie de transmission a énormément changé également. On est passé du fax en 1992 à la visio-conférence quinze ans après, ce qui est extraordinaire. »

 

Comment dorment les solitaires sur un Vendée Globe ?
« Il y a plusieurs types de sommeil qui se chevauchent. Un type genre Solitaire du Figaro, c’est-à-dire des tranches courtes de sommeil d’environ 20 minutes où on privilégie le sommeil lent profond, c’est-à-dire la récupération physique. Ce sommeil peut se répéter trois à quatre fois par jour pendant trois ou quatre jours maximum. Ensuite, ils sont obligés de passer à une récupération type Vendée Globe, avec un cycle de sommeil complet, endormissement, sommeil léger, puis profond et enfin du sommeil paradoxal, le moment où on rêve. C’est un cycle d’une durée d’1h30 à 2h00 qui va se répéter deux ou trois fois par jour pour une durée moyenne quotidienne de 5h de sommeil pendant tout le Vendée Globe. »

 

La dépense d’énergie est-elle importante ?
« Oui. Imaginez de vivre dans un milieu en perpétuel mouvement, avec des mouvements très brutaux. Cela exige beaucoup d’énergie pour se maintenir. Lutter contre le déséquilibre est une dépense musculaire importante, et aussi psychique. Or, les neurones représentent plus de 20% de la ration énergétique. Ce n’est pas neutre. Ce simple maintien de l’équilibre correspond à une dépense de 1000 calories, au minimum. Et dans le sud, il ne faut pas oublier que les bateaux ne sont absolument pas chauffés. Lutter contre le froid engendre une autre dépense importante de calorie. La dépense quotidienne de 5000 calories ne paraît pas énorme. »

 

Peut-on suspecter du dopage sur le Vendée Globe ?
« La question qu’on se pose est : qu’est-ce qu’on pourrait utiliser pour se doper ? Et dans quel but ? On voit qu’il y a des coureurs d’un certain âge moins affûté qu’un jeune de 25 ans. Les femmes courent contre les hommes. Tout ça pour dire que la performance sportive, l’aspect physique est nécessaire, mais pas forcément essentiel. Ça peut se jouer sur autre chose, la gestion personnelle par exemple. Des produits pour empêcher de dormir pourraient s’avérer utiles, mais je n’imagine pas ce genre de produits sur plusieurs mois. Ça paraît complètement utopique, impensable et contre-productif. Car au moment d’arrêter l’utilisation de ces produits, l’effondrement de l’organisme sera beaucoup plus négatif que le bénéfice possible en utilisant ces produits quelques jours. »

 

Y a-t-il des contrôles ?
« Il peut y en avoir la veille du départ et à l’arrivée. Evidemment, la grande difficulté est qu’on ne peut pas arrêter les bateaux au Cap Horn pour faire uriner les coureurs dans des flacons. Donc, on ne peut rien contrôler pendant la course. Mais encore une fois, je ne vois pas comment un coureur peut prendre le risque d’utiliser ces produits qui, à long terme, déstructurent son sommeil. Or on sait que la gestion du sommeil est essentielle en course au large. Une béquille chimique pour gérer ça paraît complètement opposé à leur sport. »

 

Le bruit à bord est-il un problème à la longue ?
« On a fait des mesures de bruit. Il peut y avoir jusqu’à plus de 120 décibels à l’intérieur des bateaux. Ils sont vides, le carbone est très raide, ce sont de vraies caisses de résonance quand le bateau tape dans les vagues. En médecine du travail, le casque est exigé à partir de 85 décibels. A bord, il y a en général 80 dB constant, et des chocs à 120 dB. Le bruit est permanent. Il faut arriver à vivre dans ce milieu, mais aussi à dormir avec ce bruit. C’est ça qui est difficile. C’est pour ça que je dis souvent qu’ils sont des dormeurs de haut niveau parce qu’ils ont appris à dormir dans un lieu en perpétuel mouvement, toujours bruyant, et dans des conditions de vie pénibles, le froid, l’humidité, etc. C’est une spécificité d’être capable de dormir dans ces conditions. »

 

propos recueillis par LLB