Chaud dedans

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Le mercredi 19 novembre 2008 à 10:45
© Conrad Humphreys / Hellomoto / Vendée Globe

Un silence, mais un silence lourd, épais, étrange, un silence si présent qu’il en devient assourdissant. On dit que le silence repose, mais ici, au milieu de nulle part, ce silence fatigue et inquiète. Depuis le départ, le bruit était tellement omniprésent  qu’il était devenu compagnon, un compagnon parfois un peu envahissant.

Quand ça cogne dans les vagues, ça cogne aussi dans les tympans, plus de 120 décibels dans les chocs. Mais le bruit signifie qu’on avance. Plus c’est fort, plus on va vite, alors on ne va pas s’en plaindre. Le chant de la quille qui vibre, le sifflement de l’eau le long de la coque,  les plaintes plus graves du mat et des haubans, c’est encore plus excitant qu’un solo de Jimmy Hendrix.  

Mais quand, dans la cabine, le bruit de l’eau n’est plus qu’un léger clapotis, rien ne va plus. Pas besoin de regarder le speedo pour savoir qu’on ne dépasse pas les 2 nœuds.
Plus un souffle d’air. Attendre, sans pouvoir bouger, il n’y a  rien d’autre à faire que d’attendre.  La chape de plomb brûlante au-dessus de la tête va bien finir par se déplacer. La course au large c’est l’école de la patience, de l’humilité et de la frustration.  Car on se dit qu’eux, les copains, ont toujours du vent et qu’il faut être le dernier des imbéciles pour être venu se fourrer dans cet endroit. Rien de plus énervant. On tourne en rond, on scrute les fichiers météo, on en viendrait même à regretter les vents forts des premiers jours.


Un tour sur le pont. On dirait que le bateau est posé sur un miroir brillant. Une improbable houle venue du nord ondule à peine cette surface argentée et lisse. Les voiles, vides d’air, ballottent, lamentablement. De temps en temps, le « clong » de l’écoute qui se tend sur la poulie ponctue le silence. Lugubre. Impression d’être ailleurs, dans un autre monde, dans un désert immobile où le temps s’est arrêté, pour toujours.
Là-bas, à l’horizon, on cherche la voile d’un poursuivant, mais il n’y a que des cumulus dont la base sombre est une promesse de rafales musclées. Mais comment y parvenir ? Leur direction incertaine oblige à naviguer à la fortune du Pot et sans broyer du noir.


Sous ce soleil implacable, la chaleur est intense, difficile à supporter. Chapeau, lunettes, écran total indispensables, pas question de rester torse nu sans risquer la brûlure.
A l’intérieur, dans cette cabine sans isolation, la température en plein midi doit avoisiner les 50° et la couleur sombre de la coque n’arrange rien.  Irrespirable.
Chaque geste est pénible. Avec la transpiration, la peau est moite et collante. Tout à l’heure, la douche d’eau de mer n’a apporté qu’une fraîcheur éphémère. Une fois évaporée, reste le sel qui brûle et démange. Il faudrait se rincer mais l’eau douce est trop précieuse. Dire qu’il y a quelques jours encore, on était en polaire et en ciré ! Le décalage est brutal, il est d’autant plus difficile à vivre. Le changement de climat est une épreuve pour l’organisme, au même titre que le décalage horaire. Il faut une quinzaine de jours pour s’y adapter. Juste le temps de se sentir bien et on sera déjà dans les froidures du Grand Sud !  


En attendant, il faut vivre dans l’étuve et boire. Boire pour transpirer. L’eau qui s’évapore ainsi aide à évacuer le trop-plein de chaleur du corps que les vaisseaux dilatés de la peau drainent à sa surface. Une vraie climatisation. Mais attention, à l’équateur  dans l’air saturé d’humidité, l’évaporation se fait mal malgré une transpiration qui peut dépasser 15 litres par jour ! Les douches d’eau de mer sont indispensables pour se refroidir.
Mais ces vaisseaux dilatés c’est du sang en moins pour les muscles et les neurones avec à la clé, des crampes pendant les manœuvres un peu « chaudes » et même parfois des vertiges.
Alors le mieux est encore d’en faire un peu plus la nuit, quand c’est possible. Sans être assommé par la chaleur, les idées sont plus claires et les manœuvres moins pénibles.
Et y croire, pour exploiter le moindre souffle d’air et s’évader enfin de cette prison sans barreaux.
Dr Jean-Yves Chauve