Lune de fiel

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Le jeudi 11 décembre 2008 à 20:07
© MICHEL DESJOYEAUX / FONCIA / Vendée Globe

En pleine nuit ce jeudi, les premiers solitaires vont embouquer le passage au Sud de l’archipel des Kerguelen, un goulet qui devrait être particulièrement agité par une mer croisée et forte avec six mètres de creux et plus ! Avec en sus, le plateau continental et la bascule du vent au Nord-Ouest en cette fin d’après-midi, cette nuit de pleine lune s’annonce musclée… 

Si les nuits par 52° Sud en plein été austral ne durent que quelques heures, elles ne sont pas des plus agréables à vivre quand la température de l’eau ne dépasse pas les 5°C et quand celle de l’atmosphère oscille entre 3° et 8°C. Des nuits qui ne sont pas tout à fait noires avec ces lumières qui se reflètent sur le continent antarctique, en un halo blafard, une luminescence d’un autre temps, des rayons horizontaux qui donnent un relief surréaliste à la moindre ondulation de l’océan…

 

Alors quand en plus, la Lune vient porter ses reflets zénithaux entre deux cumulonimbus chargés de grêle, de pluie, de rafales, de bascules de vent, quand la mer prend des tours, se mélange de houles australes et de vagues septentrionales, entonne ces rugissements de tambours du Bronx, ces grondements de fin du monde, le paysage marin a des allures de film d’épouvante ! Une onde plus vicieuse, un bruit imprévu, un éclair incongru, une voile qui claque, une poulie qui grince, un craquement qui résonne suffisent à lancer une poussée d’adrénaline, à monter les palpitations cardiaques, à stresser un esprit déjà angoissé par cet entonnoir des Kerguelen…

 

Marier Eole et Neptune

Avec une Lune quasiment pleine (en fait dans la nuit de vendredi à samedi), l’atmosphère est encore plus prégnante car l’astre diffuse une lumière cataclysmique sur ces crêtes émoussées d’écume, ces avalanches qui dévalent les déferlantes, ces embruns qui fouettent un air déjà chargé de sel, de neige et de grésil. Tels les chants envoûtants des sirènes d’Ulysse, les gargouillis se mêlent aux vrombissements de tsunamis pour attirer le marin dans la nasse des hauts fonds. Même pelotonné dans son cocon carbonique, le solitaire sent bien que les mouvements prennent des amplitudes anarchiques, que les vagues se transmutent en pyramides, que la dysharmonie ondulatoire tourne à la partition conceptuelle… Le plateau continental se rapproche, ce passage (presque) obligé entre Kerguelen et Heard, générant des résonances anachroniques. Cela ne va durer que quelques heures, le temps de s’engager sur ces hauts fonds, puis de se retrouver (un peu) protégé par cet archipel qui culmine au loin sur bâbord, surmonté par la calotte glaciaire du volcan de Cook, mais qui ne laisse apparaître aucun signe de vie…

 

Eole a retenu son souffle (moins de quarante nœuds), Neptune sa respiration (moins de six mètres de creux) : l’entonnoir canalise les Dieux qui combinent leurs humeurs pour retrouver petit à petit, un tempo moins musclé. Le satellite terrestre, telle une lanterne de naufrageur ballotté entre les cornes des étoiles australes, darde encore quelques rayons hagards entre deux grains de grêle, révélant un spectacle d’apocalypse quand le Soleil pointe à l’horizon ! Encore quelques heures de mer désordonnée, de grains nauséabonds, de pluie diluvienne, d’étrave qui broute… avant non pas une accalmie, mais au moins une réorganisation ondulatoire. Pas vraiment un répit, puisque cette forte brise de Nord-Ouest devrait durer jusqu’à la prochaine porte de sécurité, dans le Sud-Ouest du cap Leeuwin, à 1300 milles des étraves des premiers…

 

DBo.