Ça monte en puissance. Hormis Michel Desjoyeaux (Foncia) et Roland Jourdain (Veolia Environnement) qui subissent les effets de la zone de transition et sont à leur tour ralentis, le reste de la flotte mené par Jean Le Cam (VM Matériaux) et Sébastien Josse (BT) a repris du vent dans les voiles… Heures difficiles où il faut évaluer quelle va être la force du vent, quelle sera la toile la plus adaptée. Tel le boxeur au coin du ring, le navigateur jauge l’adversaire…
Casse-tête sur la flotte. Le ciel a déjà pris ses airs menaçants, le vent qui jusque là s’accordait dans des gammes raisonnables, commence à donner des signes d’impatience. La première bourrasque encaissée annonce que bientôt on sera passé de la petite musique de nuit aux choeurs de l’Opéra de Vienne. C’est le moment de se préparer. Tout d’abord, un œil au matériel : il faut traquer le moindre bout qui traîne, les écoutes enroulées sur les winches, se repérer mentalement le chemin de la bosse de ris qu’il ne faudra pas tarder à prendre. Ensuite, il faut jauger de l’opportunité du déclenchement de la réduction de voilure. Trop tôt et c’est ce sentiment diffus qui prédomine qu’on n’est pas à la hauteur de ses ambitions : le bateau qui marche sur un faux rythme, qui ne dégage pas sa puissance et l’angoisse des milles qu’on est en train de perdre sur la concurrence. Trop tard et le risque se fait de plus en plus présent de cafouiller une manœuvre, de partir en vrac, de casser du matériel… C’est peut-être là que le terme d’aventure solitaire prend tout son sens : que tout se passe bien et le skipper pourra goûter le plaisir de sentir la coque s’enfoncer dans les ténèbres au rythme qu’il faut. Que le fil de l’action vienne à s’emmêler et ce sont des heures infernales qui s’annoncent. Voire des journées, quand la bagarre a laissé des traces dans les organismes comme sur le matériel.
Petites choses fragiles
Paradoxalement, les navigateurs solitaires sont souvent particulièrement sensibles à une foule de petits détails qui leur démontrent qu’ils sont en phase avec le timing qu’ils se sont fixé. Comment s’étonner alors que, de gestes mécaniques en gris-gris, leur univers se peuple de balises qui cadencent leur vie au large. Chacun aborde l’arrivée du mauvais temps avec sa check-list mentalisée, les points de passage obligés. Bien sûr, nombre de paramètres pèsent dans les prises de décision : la fatigue accumulée, le souci de préservation du matériel, le classement… On fait le compte des petites misères et des motifs de satisfaction, on se blinde en vue des heures à venir. A ce petit jeu, il n’est peut-être pas si surprenant de retrouver quelques gros bras à l’avant de la flotte. D’autres auraient bien aimé se joindre à la bagarre, mais ils ont été parfois diminués, qui par une avarie à l’instar de Marc Guillemot (Safran) en délicatesse avec son rail de grand-voile, qui par une blessure tel Vincent Riou (PRB) handicapé par une entorse. Parfois c’est l’accumulation de petits riens qui fait que l’on ose moins, que l’on sort de son match. On n’insistera jamais assez sur la dimension psychologique du sport de haut niveau. La course au large n’échappe pas à la règle. Même les aventuriers ont besoin de repères…
PFB