Dans ces instants où chaque seconde compte, ne faire que l’indispensable. On s’est déjà tourné le film dans sa tête, au cas où. Mais évidemment la réalité n’est pas comme la fiction. Il faut improviser, à la seconde. La coque est à l’envers, définitivement. D’un coup, ce cocon si familier est devenu étrange. Monde sans dessus-dessous avec le plafond devenu plancher, les rangements à l’envers et tous ces objets qui flottent et roulent au gré des vagues. L’eau est glaciale. Dans ce nouvel espace sans repères, tout est danger. La coque, enfoncée dans l’eau, est bousculée par la mer et la cabine n’est plus qu’un immense shaker. Difficile de rester debout et de se déplacer. Chaque élément de la cabine, retourné et en hauteur, est une menace, pour la tête, particulièrement.
Mais le péril le plus sournois vient de la mer. Dans l’eau, le refroidissement, l’hypothermie, est 30 fois plus intense que dans l’air. D’abord, on frissonne. La contraction des muscles produit de la chaleur pour compenser les pertes. Mais la réaction épuise rapidement les réserves de calories. Si l’immersion se prolonge, l’organisme adopte une autre stratégie, le repli sur soi-même, l’escargot dans sa coquille. Le but : tout faire pour protéger les organes vitaux du froid. Alors, le sang reflue de la peau pour ne pas refroidir. Elle devient blanche et froide, les muscles mal irrigués s’enraidissent, limitant les mouvements. Puis, malgré ce combat retranché, la température centrale chute peu à peu. Une somnolence incontrôlable envahit le cerveau. Le cœur et la respiration d’abord accélérés pour contrer le froid, vont peu à peu se ralentir, comme en hibernation. A partir de 30° c’est la perte de conscience. A 28° les chances de survie deviennent très minces.
Dans une eau à 5°C, avec des habits normaux, le coma apparaît au bout d’une heure environ, avec des variables. Les vêtements épais, la graisse de la peau améliorent la résistance au froid. A contrario, s’agiter accentue la perte de chaleur et la fatigue musculaire. Alors se réfugier dans un endroit à l’abri de l’eau. Même mouillé, le refroidissement est beaucoup plus lent. Et enfiler la combinaison de survie, si possible. L’isolation du néoprène protège la chaleur du corps, longtemps. Dans cet espace inversé, on tâtonne pour la trouver. Mais elle est bien là où elle devait être. L’enfiler comme on a appris. Les stages de survie et l’entrainement ont vraiment du bon.
Maintenant s’organiser et attendre. Rien d’autre à faire. Garder confiance. Pensées pour Tony Bullimore chaviré sans quille dans le coin des Kerguelen. Cinq jours à espérer les secours réfugié dans le noir, à l’avant de la coque. Sa nourriture, quelques tablettes de chocolat. A l’époque, on avait peur qu’il s’asphyxie avec le gaz carbonique de sa respiration. En effet, il lui était impossible de renouveler cet air qu’il respirait, c’est ce même air qui maintenait sa coque à flot. Mais l’angoisse était infondée, ce gaz se dissout de lui-même dans l’eau. Suffit d’en avoir, lui n’en manquait pas dans son bateau retourné. Le manque d’oxygène est plus préoccupant surtout dans un faible volume. Gérard d’Aboville lors de sa traversée du Pacifique à la rame a bien connu le problème. Dans les tempêtes, il s’enfermait dans sa cabine étanche minuscule. Pour contrôler la quantité d’oxygène, il allumait une bougie. Quand la flamme commençait à vaciller, il savait qu’il devait impérativement renouveler l’air. Pensées pour Thierry Dubois et Raphaël Dinelli qui ont vécu aussi l’angoisse d’un bateau chaviré ou en train de couler dans ce Vendée-Globe 96 particulièrement dur. La situation de Raphaël était très préoccupante. Un cas d’école dans les stages de survie.
Les 40e dans l’Océan Indien, au Sud-Ouest de l’Australie. Son bateau coule lentement mais reste en surface. Raphaël a le temps de mettre sa combinaison de survie et de monter sur le pont recouvert par la mer. L’eau est à 3°C. Les vagues le frappent, le bousculent, l’éjectent du pont. A chaque fois, il réussit à remonter et à s’accrocher. Son combat pour survivre dure près de 30 heures. Quand Pete Goss le récupère enfin, ses muscles sont raides, il a du mal à bouger, il est somnolent. Pete, ancien des commandos de la Navy, complète avec moi le bilan. Conclusion : Sa température est en-dessous de 33°C. A ce stade, le réchauffement est complexe, mal conduit, il peut-être très dangereux. La règle de base est de mobiliser le naufragé le moins possible. Le réchauffement doit être lent et non agressif. Sans autres moyens, le mieux est de coller son corps contre le sien. Lui insuffler de l’air chaud dans la bouche au moment où il inspire. Ne pas le masser, ni le frictionner pour éviter de stimuler la circulation sanguine et envoyer le froid de la peau vers les organes vitaux. Ne lui donner à boire que si l’on est sûr de son bon état de conscience. Bien qu’il soit passé tout près de l’irréparable, Raphaël n’a pas eu peur de revenir sur la course en 2000 puis en 2004. Cette année il est toujours là, avec sans doute le bateau le plus dur de toute la flotte. Une telle passion pour cette course est impressionnante.
Le froid s’immisce partout dans le corps. On grelotte. Avec la réaction du stress, impossible de s’en empêcher. Trouver n’importe quoi pour se couvrir. Se recroqueviller en position fœtale pour protéger les zones les plus sensibles. Le ventre, les aisselles, le cou. Et tout faire pour s’en sortir avant d’être au stade de Raphaël. En vieux briscard des océans, on sait qu’il va falloir agir, au bon moment. Mais pour lutter contre l’hypothermie, la meilleure méthode : garder son sang froid.
Dr Jean-Yves Chauve