Le 10 janvier 2001 à 19h 07’Michel Desjoyeaux franchit le cap Horn. Parti 72 jours plus tôt des Sables d’Olonne, le skipper du blanc PRB occupe la tête de la course avec une confortable avance sur son adversaire le plus proche qui se trouve être la très jeune et très vaillante Ellen MacArthur à bord de son joli Kingfisher. Au moment de quitter le Pacifique, le Breton a 602 milles d’avance sur la petite «Grande Bretonne». Deux jours plus tard quand le voilier anglais pointe son museau dans l’Atlantique, l’écart est passé à 642 milles. Chacun s’accorde alors à penser que la messe est dite, que la remontée de l’Atlantique est une formalité et que PRB a course gagnée. Les jours qui suivent annoncent pourtant un tout autre scénario.
Le 16 janvier, la vitesse du PRB commence à fléchir. Première alerte. Un énorme anticyclone lui barre la route entre les deux continents. Deuxième alerte, matérielle celle-ci : le rail de grand-voile s’est cassé au niveau du premier ris. Au prix de plusieurs heures passées dans la mâture, le navigateur parvient à effectuer une réparation de fortune… Le 24 janvier par 22° Sud, le vent revient enfin, mais le bilan comptable est terrible. Kingfisher n’est plus qu’à 72 milles de PRB. Ce même jour, Ellen achève la réparation de son gennaker. Le vent ne déborde pas d’énergie mais suffit à propulser le véloce plan Owen/Clark à décente vitesse. Dans son livre de bord, Ellen note le 26 janvier «La tactique n’est pas trop compliquée. Plus on se situe à l’ouest, plus vite on traverse la zone (le Pot-au-Noir). Sur les images satellite, la voie paraissait directement tracée, j’étais à 40 milles à l’ouest de Mich, et donc les choses se présentaient assez bien. Si jamais j’avais une chance de le passer, c’était maintenant…»
Pendant les deux jours qui suivent, Ellen connaît divers problèmes qui l’obligent à monter plusieurs fois dans le mât et sa fatigue lui joue de mauvais tours, notamment la perte de ses 40 milles en longitude. Ce qui la met franchement en colère. Pourtant au pointage du 28 janvier au matin, l’écart en distance au but a encore diminué. Plus que 26 milles ! Quand Kingfisher franchit l’équateur, à 9h 07’ précisément, la navigatrice fait offrande de quelques biscuits à Neptune et accompagne son geste par des remerciements sincères : «Merci d’avoir fourré Michel dans un trou sans vent. Je sais que ce n’est pas gentil mais merci quand même». Au même moment le speedomètre de PRB indique 1 nœud cap au NW. Michel se veut rassurant et force le ton. A la vacation du midi, il lâche : «Si je grimpais en haut du mât, je verrais peut-être Ellen». Dans l’après-midi, l’écart baisse encore. Plus que dix milles ! Imperturbable, Michel poursuit sa lente progression au NW car la sortie du Pot-au-Noir passe par là. Et tant pis si l’immédiat gain au but est dérisoire.
Le 29 janvier, au pointage de 10h du matin. Kingfisher figure à la première place du classement avec 5 milles d’avance sur PRB. Le voilier britannique situé un degré plus à l’est que le bateau français suit un cap au 39° et son adversaire au 334°. Ceci explique cela. L’un fait route directe vers Les Sables, l’autre suit un bord nettement moins rapprochant. «Quand Mark (Turner) m’a appris la nouvelle, j’ai réussi à sourire, mais j’étais si fatiguée que je pouvais à peine parler». Ellen ne va pas bouder son bonheur mais elle sait que cette première place qu’elle occupe désormais ne va pas durer longtemps. Quand un peu plus tard le vent bascule et que Kingfisher doit virer, PRB a déjà repris quarante milles d’avance. Lucide, la Britannique écrit : «Mon bateau et moi devons simplement aller un tout petit peu plus vite désormais pour lui reprendre deux milles par jour».
Epilogue. Cette journée historique quand Ellen prit le commandement de la course n’a donc duré que l’espace d’un classement… quelques heures. Puis le destin renversa la vapeur. A l’orée des alizés, Kingfisher heurta un objet non identifié qui brisa une dérive et endommagea un safran. Coup dur pour ce voilier redoutable aux allures de près. Les Anglais font silence sur cet incident qui n’arrange pas leurs affaires. En approche des Açores, Ellen se rapproche à 15 milles de son adversaire situé plus à l’ouest. Mais là encore la distance au but ne reflète pas la réalité du terrain. Michel est du bon côté et va définitivement lâcher Ellen, gênée cette fois par un étai cassé. A l’arrivée aux Sables d’Olonne, Il y aura plus d’une journée d’écart entre les deux voiliers. Ce qui n’empêchera pas la révélation du Vendée de faire un malheur médiatique.
Patrice Carpentier
Bibliographie :
Michel Desjoyeaux, l’enfant de la Vallées des Fous par Régine Bornens, Eric Coquerel, Michel Desjoyeaux (Gallimard)
Du vent dans les rêves par Ellen MacArthur (XO Editions)