Michel Desjoyeaux (Foncia) devrait, selon toute logique franchir la ligne d’arrivée aux alentours de 16h. Foncia qui avançait ce matin à plus de dix nœuds n’est plus qu’à 110 milles des Sables d’Olonne. Roland Jourdain (Veolia Environnement) quant à lui, est pointé à 130 milles de l’île de Faïal et 230 de Sao Miguel, vers laquelle il semble se diriger. Armel le Cléac’h (Brit Air) a retrouvé du vent, quand Dee Caffari (Aviva), toujours dans l’hémisphère sud se débat toujours dans les griffes d’un pot-au-noir particulièrement actif. Rich Wilson (Great American III) fait route au nord-ouest pour se dégager des vents forts généré par la dépression orageuse qui s’est formé sur l’Argentine.
Dernier lever de soleil sur l’Atlantique. Vers l’est, la nuit s’estompe à la faveur d’une lueur orangée avant que le disque pâle du soleil ne vienne timidement réchauffer l’atmosphère. Le bateau glisse paisiblement sur une mer pas vraiment formée. Ce n’est pas la chevauchée des Walkyries, mais un tempo plutôt paisible, légèrement lancinant. Une petite accélération sur le dos de la vague et le vent qui s’essouffle et ne peut porter plus loin la carène qui s’écrase dans le creux suivant. Qu’importe ! Il s’agit maintenant de se faire à l’idée que ces heures-là sont les dernières d’une aventure commencée quelque trois mois plus tôt au large de cette même côte de Vendée.
Passé l’engourdissement du matin, viennent les premiers gestes qui témoignent du retour dans le monde « réel ». Hier, on s’est lavé, rasé, pour faire bonne figure… Et comme d’habitude, l’opération a en partie effacé quelques uns de stigmates de la fatigue que l’on porte avec soi depuis tant de jours. Il s’agit maintenant de rendre le bateau présentable : on n’effacera pas les traces des quelques avaries, les chandeliers arrachés pour réparer l’axe de safran, les traces de stratification sur le bout dehors… Mais, il ferait beau voir que le bateau n’apparaisse pas parfaitement en ordre. Dans la cabine, tout est rangé comme au premier jour, ou presque : les quelques sacs plastiques où s’entassent, qui le linge sale, qui les déchets non dégradables sont soigneusement rangés dans un compartiment hors de la vue des visiteurs. Sur le pont, les bouts sont lovés, rangés dans leurs sacs respectifs… Un dernier petit déjeuner, un café brulant, rien ne presse, tout est en ordre pour arriver à la marée du soir.
Nettoyage de printemps
La dernière journée de mer a été bénéfique : on a eu le temps de faire une vraie coupure, de faire un premier bilan… Seuls les intimes ont pu partager ces instants rares. Bientôt ce sera l’heure des premières déclarations où tout ce qui sera dit pourra être pris comme argent comptant. C’est l’heure où l’on est partagé entre une certaine prudence consensuelle et l’envie de dire ce que l’on a vraiment ressenti. La guerre psychologique est terminée, il est temps de passer à autre chose, de savourer. Dans le nord croise un chalutier, indifférent : des gars de l’île d’Yeu, voire de La Turballe, qui sait ? Pour encore quelques heures, on n’est qu’une voile anonyme qui croise d’autres gens de mer, bien loin du tourbillon médiatique qui va nous emporter.
Encore quelques heures et c’est le premier bateau qui vient nous escorter : un point sur l’horizon qui grossit, des appels à la VHF et tout d’un coup, à portée de gaffe, les copains, la famille qui sont là… les premiers mots échangés de vive voix, entre émotion contenue, blagues à cent sous et banalités. On aurait tant de choses à dire au fond, mais parfois les regards ou les signes trahissent, mieux que tout, les sentiments qui se bousculent. Bientôt, ce sera un deuxième bateau, un troisième puis la cohorte des vedettes et des embarcations de tous poils où se presseront des visages plus ou moins familier qui guetteront un geste. Déjà la côte se profile et tout s’accélère, dans le bruit des moteurs, dans le clapot provoqué par les multiples sillages, il s’agit d’avancer proprement de ne pas faire de bêtises. La tension monte… On ne pourra lâcher la bonde qu’une fois la ligne franchie…
PFB