Sourire accroché aux lèvres, Armel Le Cléac’h a tenu une longue conférence de presse quelques minutes après l’arrivée de Brit Air au ponton de Port Olona. C’est un marin heureux, décontracté et ému qui a répondu avec humour aux questions des journalistes et qui s’est même fendu de la lecture d’une lettre envoyée par son grand oncle Monseigneur Le Cléac’h, ancien évêque aux îles Marquises ! …Morceaux choisis
Fierté
« Je ne réalise pas vraiment encore la performance, mais je suis très fier d'avoir fait mon tour du monde, ce n'était pas facile et les derniers jours, le matériel a commencé à souffrir, mais on est arrivé, avec le bateau et c’est le principal. »
Atterrissage
« Je crois que je suis encore dans ma bulle. C'est incroyable, depuis ce matin, dès les premières vedettes autour du bateau, le gens ont été de plus en plus nombreux…. C'est fou, toute cette émotion ! Et puis cette incroyable remontée du chenal, c'est des moments qu'on est venu chercher et après trois ans de travail, on en a profité. Ça fait chaud au cœur de voir tous ces gens, sur l'eau, sur les quais, merci, merci à tous !
Vivres
« Ma mère est un peu inquiète, c'est souvent la question importante dans la famille : bien manger, et là, ça manquait un peu. En fait, je n’avais plus rien à manger depuis deux jours. Avant le départ les anciens, enfin, les mecs expérimentés, disaient « on va mettre moins de 80 jours », donc j'ai pris 90 jours de nourriture en me disant que j’avais de la marge. Mais dans le Sud, j'ai grignoté sur les réserves à cause du froid, j’avais très faim. Je peux vous dire que les crêpes fraîches et le pain-beurre apportés par l'équipe ce matin, c’était un bonheur ! Le stress, la fatigue physique et mentale, tout ça fait qu'on maigrit. Mais bon ça va, j'arrivais encore à aller manœuvrer sur le pont. »
Objectifs
« Pour moi l'objectif numéro un, c'était d'aller au bout de ce tour du monde. Deuxièmement, bien naviguer, faire une belle trajectoire et bien gérer mon rythme dans les mers du sud. Voilà, j'ai fait en fonction de cette philosophie pendant toute cette course, je me suis tenu à cette ligne de conduite et ça a payé. J'ai rempli mes objectifs à 100%. »
Bilou et la seconde place
« Je suis triste pour Bilou, il méritait d'être là sur le podium, mais voilà, c'est la dure loi de la course au large. Quant à ma deuxième place en tant que bizuth et bien je suis un habitué. A mon premier Figaro, j'ai fait deuxième, ma première transat anglaise j'ai fait deuxième et voilà, mon premier Vendée Globe, deuxième, donc finalement, c'est dans l’ordre des choses »
La jeunesse et le métier
« Je me suis dit, avant le départ : le plus jeune a trente ans, c'est bizarre qu'il n'y ait pas de concurrent plus jeune... Maintenant, j'ai compris pourquoi. C'est une course qui demande beaucoup d'expérience, beaucoup d'investissement. On ne peut pas partir comme ça. C'est une course à part, dure, mentalement et physiquement. Il faut du métier et ce n'est pas un hasard si Michel a gagné. Ceux qui se battaient aux avant-postes étaient des gens qui avaient déjà fait le tour du monde, qui connaissaient bien leur bateau, qui avaient beaucoup d'expérience et de métier. »
Brit Air
« Brit Air, ils s'y connaissent en voyage... On avait programmé un vol des Sables d'Olonne aux Sables d'Olonne. Le seul problème c’est que je devais tout faire : pilote, copilote, hôtesse, mécano... C'est une grande aventure que je leur ai fait vivre et qu'on a vécu ensemble. »
Avaries
« J'ai eu quelques avaries, que je n'ai pas forcément dévoilées, mais jamais de souci majeur qui m'aurait obligé à m'arrêter ou à ralentir pour réparer. J'ai peut-être pris moins de risques que les autres, notamment dans les mers du sud. Au niveau de la porte de sécurité Pacifique, j'ai couché le bateau dans un gros vrac. La tête de mât s’est retrouvée dans l'eau et mes girouettes aussi. Pendant les quinze jours qui ont suivi, elles ont commencé à ne plus marcher, donc depuis le cap Horn, j'ai navigué aux penons, comme en dériveur... J'ai aussi eu quelques problèmes de batteries. Puis ces derniers jours, dans les rafales violentes, la casquette du cockpit a été arrachée. Une première vague a commencé à la soulever, puis une seconde qui l'a faite voler. Dans la nuit, le chariot de têtière est sorti du rail. J'ai pris trois ris, ça a commencé à être un souci. Mais au pire, j'aurais aussi pu affaler ma grand-voile et finir avec un petit foc.»
Expérience et vitesse
« On a de belles machines et un niveau sportif qui grimpe. Par moments ça va vite sur les bateaux, alors oui, l'expérience des hautes vitesses – comme en multicoque par exemple - aide à un peu moins stresser quand on est à 17 ou 18 nœuds. Dans les mers du sud par exemple, je me sentais moins à l'aise, moins habitué, j'allais moins vite. Je n'avais pas de regrets car je restais dans ma philosophie « je fais ma course et on verra ». Je n'ai pas fait de bêtise, car j'aurais pu très bien me dire « je renvoie de la toile », mais non, je me suis vraiment tenu à ma ligne de conduite et ça a marché. »
Le Grand Sud
« Même si on n’y est jamais allé, on apprend en écoutant les gens, ceux qui l'ont fait, qui l'ont vécu. Mais c'est sûr qu’une fois qu’on y est, on est vite pris par le froid, la dureté des éléments et la mer qui change très vite. Le vent bascule rapidement d'un côté à l'autre et la mer devient vite croisée, mauvaise... Trouver la bonne configuration de voiles devient tout de suite compliqué. J'ai appris énormément de choses, ce n'est pas facile au début mais peu à peu on prend confiance. Ça s'est vu sur les classements, l'expérience paye. Les gens qui avaient de l'expérience ont fait une super course. Jean-Pierre (Dick), par exemple, était à l'aise, il allait vite et il n'hésitait pas à tirer vers les glaces. Deux tours du monde, ça aide. Je suis très content d'avoir partagé cette expérience là. »
La gestion du temps
« C'est vrai qu’avec seulement 21 jours d’affilée passés en mer auparavant, je partais sur ces trois mois avec cette appréhension de la durée. La descente de l'Atlantique a été assez sportive, avec très vite une dizaine de bateaux au contact, donc je n'ai pas vu le temps passer. Puis dans le Sud, il a fallu s'adapter à un nouveau rythme un peu différent avec des conditions nouvelles, les glaces. Par contre, pour la remontée de l’Atlantique, j'étais un peu seul par moment. Les premier étaient loin devant et les autres loin derrière. J’ai parfois trouvé le temps un peu plus long. »
Une victoire en 2012 ?
« Il me manque encore de l'expérience et du travail. Il n'y a pas de secret, il faut du métier et il faut naviguer. J'ai appris énormément de choses sur le bateau, sur la façon de naviguer. Tout ça fait que peut-être, avec encore un peu de travail, on peut toujours faire mieux. Pour l'instant, en ce qui concerne une éventuellement participation en 2012, je n'ai pas pris de décision, c'est un gros projet, trois ans de travail, des sacrifices, des investissements, ce n'est pas facile de laisser la famille seule. Il faut être sûr, s'investir à 100% et ne pas se décider à la légère.»
Le programme 2009
« Avec Brit Air, on a décidé d'être présent sur la Solitaire du Figaro. Puis il y aura la transat Jacques Vabre sur le 60 pieds. On va aussi profiter du bateau pour faire naviguer les salariés de Brit Air. C'est important car c'est le bateau de toute une entreprise. Mais bon, d'ici là, on prendra un peu de vacances. »
La longue route (Moitessier)
« J'avais amené ce livre là, et j'essayais de lire les chapitres au fur et à mesure de ma progression. Au final on s'y retrouve parfois, dans sa façon de prévoir les coups de vent, le temps qui passe, la contemplation paysages. Mais à la fin du livre, quand il décide de repartir…je n’y étais plus du tout ! J'ai continué vers l'arrivée. C'est marrant, quarante ans après, de faire un tour du monde sur des bateaux complètement différents. C'était une aventure incroyable et c'est pas mal de retrouver parfois les mêmes sentiments, les mêmes sensations ».
Hommage à Michel
« Chapeau bas, Michel, il n'y a pas grand chose à dire, c'est la grande classe. Une course quasi parfaite : il a su revenir, se bagarrer et être au contact. Il a imposé son rythme et sa façon de naviguer. Il fait partie des grands champions comme Federer ou Loeb, on sait qu'ils sont là, on sait qu'ils vont peut-être gagner et il a prouvé son talent encore une fois. Je ne peux qu'être fier d'être derrière lui. Même si j'aurais aimé finir avec moins de 5 jours d’écart. »
Le bateau
« Mon bateau, a été conçu par le cabinet Finot-Conq et construit par Multiplast. On a voulu qu'il soit costaud, marin et simple, avec pour objectif de finir un tour du monde. C'est une réussite. La transat B to B et mon démâtage ont servi de test. Enfin, désolé de faire baisser les statistiques de Finot-Conq. Pour une fois, ce n’est pas un de leur bateau qui a gagné. Michel était trop fort.»