Les commentaires de Marc Guillemot

Articles

Le lundi 16 février 2009 à 07:09

Le skipper de Safran était illuminé de bonheur après son arrivée aux Sables d’Olonne en pleine nuit. Des dizaines d’embarcations étaient sorties malgré le froid pour l’accompagner dans le chenal tandis que les spectateurs étaient là ...

« Vous savez bien que je suis un faux dur et un vrai sensible, donc si vous continuez, vous allez me faire pleurer... Je suis bien content d'être ici et très touché de cet accueil. C'est quand même surprenant de voir autant de monde sur terre comme sur l'eau, en pleine nuit, dans le froid, donc merci. Les sept derniers jours ont été particulièrement forts en intensité et en stress. Une fois la ligne passée, on ne risque plus de chavirer, c'est fini, et toute l'intensité de ces 95 jours, eh bien... Tout ça s'évacue et on a envie de je ne sais pas quoi, mais on est libéré de quelque chose. Ce n'est pas le bagne sur le bateau, bien sûr, mais on est libéré de toute la tension, des réglages de voile, de la stabilité du bateau à gérer, et de tout ce qui fait la beauté et la richesse de cette course. C'est vrai que sur ce Vendée Globe, j'ai trouvé tout ce que je n'étais pas venu chercher !

 

La collision
Ce qui m'intéressait au départ, c'était le défi sportif. Le côté aventure, ce n'était pas mon truc. J'ai donc eu droit à la partie sportive, effectivement, mais à des tas d'autres choses aussi. J'ai fait de mauvais choix tactiques, aux Canaries d'abord et de meilleurs par la suite. J'ai eu pas mal de soucis de pilote, puis ce passage aux Kerguelen, où je suis entré en collision avec une grosse bestiole. J'ai mis deux ou trois jours à m'en remettre, à évacuer la peur... J'ai rarement eu aussi peur sur un bateau. J'imaginais l'eau tout envahir en un instant. Ça m'a cassé une dérive, puis la quille, qui a suivi.

 

Yann Eliès
Ensuite, la régate a repris le jeu : la bagarre avec Vincent et Armel pour attaquer la porte Ouest Australie. Là dessus, Denis Horeau qui m'appelle pour que je rejoigne la position de Yann, ce que je fais. Ça a été un grand moment d'émotion. Je le savais très blessé et moi, ne pouvant pas directement intervenir, ça m'a posé des tas de problèmes psychologiques auxquels on ne pense pas. On se sent complètement impuissant face à la souffrance de l'autre, du coup ça fait souffrir en même temps, d'autant plus que j'avais vécu une situation presque similaire, les mêmes maux en tout cas et je mesurais la douleur qu'il pouvait avoir à supporter. C'était difficile émotionnellement et puis, il y a eu des moments assez rigolos en même temps, des échanges avec Yann en VHF, puis surtout quand les secours australiens sont arrivés et où je me suis retrouvé à commenter et à filmer la scène. Yann en VHF, les Australiens en VHF, je sortais, je filmais, je rentrais, la VHF, l'iridium... C'était un peu n'importe quoi. Ça m'a fait rigoler, car d'un côté, la situation se passait bien avec les secours, et moi je courais partout ! C'était chargé d'émotion, un grand moment, très fort, et je pense que même sans avoir été en contact physique avec Yann, ça restera gravé, très très longtemps dans la tête. Tous les deux on a vécu quelque chose de très fort. Ça ne nous empêchera pas de nous battre sur l'eau, mais il y a vraiment un lien qui s'est créé. C'est un moment d'autant plus grand, car Yann est ici aujourd'hui, pour en témoigner. Après, il est parti faire sa vie ailleurs, il m'a laissé...

 

Les Australiens
J'ai eu une petite discussion avec les gens sur le canot, qui m'ont lancé un paquet, je n'ai rien demandé hein... Un bonnet, une bouteille de rouge à laquelle je n'ai pas touchée, j'attendais Yann pour ça, et deux oranges. C'était sympathique et ils m'ont demandé ce que je faisais maintenant, je leur ai dit « je retourne aux Sables d'Olonne », ils m'ont répondu « completly crazy guy ! » La pilote n'a pas trop compris pourquoi on était trente fêlés à faire ça... Donc je m'en vais, je renvoie mon gennaker et le commandant de la frégate m'appelle pour faire une photo. Je reviens, il fait sa photo, je n'étais pas à 5 minutes près. Je renvoie alors un gennaker et pendant que j'étais en train de hisser, je vois une ombre arriver sur mon bateau. C'était la frégate, à une dizaine de mètres de moi, sous mon vent ! Je ne pouvais pas abattre, et eux prenaient des photos, j'étais un peu embêté... Elle a accéléré et j'en ai profité pour passer sur l'arrière et filer.

 

Les îles
Après, j'ai fait des îles... À 1500 milles dans l'Ouest du cap de Bonne Espérance, je suis passé près de l'île Cook. J'ai eu une exploratrice, on a communiqué en VHF pendant 5 minutes, c'était assez marrant. Après, j'ai eu mon problème de rail, il a fallu que j'intervienne et on a décidé de faire une escale à Auckland Island, au milieu de nulle part. J'arrive sur cette île pour monter dans le mât, je mouille dans une espèce de petite baie un peu protégée et là, je vois des trucs bizarres sur la plage. Ça bougeait, ça faisait du bruit... Il y avait 150 ou 200 éléphants de mer et trois explorateurs. C'était amusant de les croiser, sans vraiment pouvoir se rapprocher et communiquer. Il y avait des phoques partout qui jouaient autour du bateau. Je n'ai pas pu faire ce que j'avais à faire, j'ai passé la nuit au mouillage et je peux vous dire qu'un troupeau d'éléphants de mer, c'est super bruyant. Quand le clapot s'arrêtait, les éléphants de mer reprenaient le dessus ! Au petit matin, j'ai attaqué mon ascension dans le mât et j'ai vu un des « explorateurs », au milieu du troupeau. Je lui ai dit un petit bonjour et c'est vraiment deux mondes qui se sont croisés. Finalement, je suis reparti, en y laissant mon mouillage. Est venu le Pacifique. J'étais en course avec Sam, les autres étaient devant, Mich, Jean, Armel, Bilou... Je pense qu'on peut dire, qu'avec Sam, on a eu un Pacifique intéressant. Le Cap Horn, rien de spécial, toujours pareil, on passe à côté et on ne le voit pas... Enfin, il est bien placé, mais il n'a rien d'extraordinaire, il y a en aussi de très beaux en Bretagne, des cailloux !

 

Des Malouines au Brésil
Mon rail s'était de nouveau arraché dans le Pacifique, donc une escale aux Falkland. Ça a duré un peu plus longtemps que la fois précédente : j'ai fait 7h dans le mât. C'est assez habité quand même, des touristes, des cargos... Pas mal de trafic en tout cas. Puis il y a eu la remontée vers le Brésil et les pêcheurs... J'avais encore une quille et eux, des lignes dérivantes. J'ai vu une ligne devant, j'ai voulu faire le tour, je voyais de gros poissons se débattre... Et je la prends en train dans la quille, sans le savoir. Je vois un pêcheur à fond de balle derrière moi et des types avec des gaffes qui gueulent comme des malades... Je me suis dit que ça sentait le roussi lorsqu'ils sont arrivés à une vingtaine de mètres derrière moi ! Je ne savais pas ce qu'ils voulaient, j'ai regardé les safrans et j'ai vu la ligne ! Heureusement, tout est parti d'un coup et ils se sont arrêtés. Ensuite, dès que je voyais une barcasse, je demandais aux marins de quel côté passer... Ensuite, la météo étant plus favorable à terre, j'ai pris la côte. Pour la météo, c'est vachement bien, mais naviguer entre des plateformes pétrolières, c'est pas terrible pour le stress. Fin du Brésil : il y a eu le passage du pot au noir, au même endroit que l'équateur cette fois-ci. Le passage du continent était un peu difficile, puis la remontée des Alizés... C'est tout sauf rigolo, ça tape, c'est la partie vraiment casse-pieds de la course. C'est du « tout droit » et il faut avancer comme un bourrin.

 

La quille
Jusqu'au jour où... La quille. Quelques jours après avoir heurté cette grosse bestiole aux Kerguelen, j'avais appelé mon équipe, pour dire que la quille faisait des à-coups. J'ai supposé que c'était quelque chose de normal, ça s'intensifiait parfois, mais rien qui puisse m'affoler. Je regarde finalement avec ma torche et... Voir la quille bouger en latéral, c'est normal, mais d'avant en arrière, c'est bizarre. Le problème s'est intensifié. J'avais les conseils des architectes et de Safran pour faire des brélages, mais c'était presque mission impossible. Quand elle a cassé, un vrai soulagement. J'avais vraiment le sentiment que le bateau allait exploser, et je me demandais même ce que je pouvais faire pour qu'elle se désolidarise du bateau. J'ai crié « ouf ». À partir de là, bien sûr, j'avais la ligne d'arrivée et la course dans la tête. Il a fallu remettre le bateau d'aplomb, puis reprendre la route. On se prend vite au jeu avec Samantha pas loin devant, c'est un peu énervant. J'ai donc mis de la toile, le gennaker, qui n'est pas la meilleure voile pour la stabilité, puis pendant six jours, j'ai eu une dizaine de bonnes alertes. Quand je dis alerte, c'est quand il ne fallait vraiment pas que ça penche plus. Pour dormir, je gardais mon écoute à la main et je mettais ma couchette à plat par rapport à la gîte. Par contre, on n’a pas un sommeil récupérateur, c'est que du stress. Ce sont des trucs que je ne faisais même pas quand j'avais 20 ans, et ce n'est pas une expérience que j'ai envie de revivre. J'ai fait concurrence à Bilou et à Mike Golding ! Troisième, c'est bien, c'est même super.

 

Le futur
J'ai envie de naviguer, c'est une chose, et j'ai eu la chance et la grande joie d'apprendre du président de Safran, que le projet continuait. C'était une très bonne chose que cela ait été annoncé pendant la course, c'est un super exemple pour la voile, un vrai sentiment de continuité. J'ai tellement de moments extraordinaires dans la tête, j'ai envie de partager ça avec mes enfants, ma famille, mes partenaires et néanmoins copains. Après, on fera le point. Le Vendée Globe, on y va parce qu'on a vraiment envie d'y aller et aujourd'hui, j'ai surtout envie de savourer et voir ce que va être l'avenir. Ce qui est certain, c'est que j'ai envie de courir.

 

Michel et Armel
Il ne faut pas oublier que c'est d'abord un événement sportif et qu'au départ on était trente, dont au moins quinze qui pouvaient prétendre à la victoire. Il se trouve que sur ces quinze, il y en a eu un qui a eu le petit plus, c'est ce qui fait que Michel Desjoyeaux a gagné. C'est un grand champion, il a été plus vite, sans prendre de risques et a fait une route paisible et sûre. Il a joué sur sa vitesse et sa capacité à gérer son bateau. Je crois qu'il nous a tous surpassés et on ne peut qu'être admiratif devant sa course. Pareil pour Armel, il a fait une course assez sage, sans risques inutiles et au bout du compte, il arrive second. Rien à dire, bravo! Et puis, il y a eu plein de vainqueurs potentiels : Bilou qui a fait une course magnifique, il était toujours à bloc, et s'il n'avait pas le bateau le plus rapide, il était de ceux avec le plus d'énergie pour le faire avancer. Jean aussi, qui a fait une superbe course, jusqu'à... On est vraiment très inquiets quand ça se produit. C'est dur de savoir un concurrent enfermé dans son bateau. Pareil pour Jean-Pierre Dick, qui a fait de bons coups et qui a pris une option délicate près des glaçons... Au final, on ne retient pas tout, mais tout ceux qui l'ont vécu l'ont dans la tête et c'est le principal.

 

Grand-voile
Avoir une grand voile complète, ça permet de gagner... deux places sur le podium. Moi qui avait décidé, avant le départ, de ne jamais monter dans le mât... Un ris à la limite, ce n'est pas très pénalisant, mais là, c'est vrai que j'ai fait depuis la porte Est Australie jusqu'aux Malouines avec trois ris ! Il y a des moments où ce n'est pas facile, heureusement que le bateau est bon, parce que ça m'a permis de « sauver les meubles ».

 

Etat physique
Le bonhomme ne va pas trop mal, ma foi. Je n'ai pas eu de soucis. Je me suis juste un peu abîmé les mains en bricolant dans la quille. Niveau alimentation, j'étais vraiment très bien. J'avais tout ce qu'il fallait pour que ça se passe bien, je n'ai entamé les déshydratés qu'hier ! J'avais aussi plein de pommades et de crèmes, préparées par ma femme. J'ai donc fait ce qu'il fallait, pour terminer ce Vendée Globe en forme.

 

Troisième place
Tous les jours, depuis quelques jours, je faisais des simulations de routage, que j'envoyais à tout le monde. Et sur ces différents routages, j'étais un petit peu dans l'inconnu... Je ne savais pas trop ou j'allais, enfin, au portant, je savais, mais au près... Il se trouve que dans certaines conditions, je marchais plutôt mieux que ce que je prévoyais et à d'autres, ce qui a été le cas dès qu'il y a eu du vent, j'étais plutôt en retrait. Lorsque j'ai vu cet anticyclone qui se refermait après le passage de Samantha, avec des vents qui se calaient de face, je me suis dit que ça allait être compliqué. Le routage que j'ai fait hier soir me permettait d'imaginer une arrivée vers 22h ou 23h, puis celui de ce matin me prévoyait une arrivée à 3h dans la nuit. Beaucoup de doute donc, mais ça on connaît, et toujours de la détermination en pensant que c'était possible. J'ai fait comme dans une étape de Figaro, sur les conseils de Yann. Tu ne dors pas et tu joues avec les risées, avec la tactique. Par contre je suis crevé là ! Quand on fait des choix tactiques, il faut toujours essayer d'y croire. Il se trouve que ça a marché, mais ça ne tenait à pas grand chose. Je savais que c'était possible, mais l'inverse l'était tout autant. J'ai douté jusqu'au bord que j’ai tiré, avant de monter vers l'île d'Yeu. Je savais que le vent allait refuser et si jamais ça n'allait pas, c'était mort. Quand je suis arrivé plein nord, j'avais prévu de virer 5 milles plus loin, le vent est arrivé, et j'ai viré de suite. J'ai su que c'était bon. 20 milles à 9,5 noeuds, le calcul est vite fait.

 

Brian Thompson
À un moment dans la journée, je me suis demandé si Pindar n'avait pas perdu sa quille, parce qu'on était à la même vitesse toute la journée... Bon, je suis un peu moqueur, Brian Thompson est quelqu'un d'excellent et ça m'a motivé, c'était un challenge. On a tendance à oublier ses handicaps et du coup, le côté compétiteur prend le dessus.

 

L'arrivée
C'est bizarre, quand les vedettes arrivent en mer. Une première, une deuxième... Puis une rafale de semi-rigides, je ne voyais plus rien ! On passe d'un monde solitaire à un monde très animé, bruyant et actif en l'espace de quelques minutes. C'est assez surprenant, mais ce n'est pas quelque chose que je rejette, je suis très content de retrouver tous les gens que j'aime bien.

 

Safran, le bateau
Je suis très content de mon bateau, on y a mis beaucoup d'énergie avec les architectes, l'équipe, tous les gens impliqués. Il a fallu tout un assemblage complémentaire pour créer ce bateau et je m'y fais énormément plaisir, même ce soir en arrivant, j'étais sous toilé, il n'y avait pas beaucoup de vent, mais c'était un vrai bonheur et le bateau avançait bien. C'est un vrai bon bateau et j'espère que j'aurais l'occasion, en équipage, en solitaire, en double, de montrer toutes ses capacités. C'est tout à l'honneur des architectes.

 

Détecteur d'OFNI
Mon détecteur d'OFNI était souvent en marche dans le sud et heureusement, je n'ai rien détecté. Mais malheureusement, ceux qui ont fait ce système auraient bien aimé que je détecte des choses... En tout cas, il fonctionne car j'ai détecté des petites choses à la surface, mais pour bien le tester il faudrait aller naviguer près des growlers... S'il y a des volontaires, je leur laisse la place ! C'était assez expérimental et il faut continuer les tests, aller faire des essais dans le grand Sud.