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Boissières : « On se redécouvre à naviguer tout seul »

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Un jour, un skipper Septième du dernier Vendée Globe, Arnaud Boissières repart pour une nouvelle aventure autour du monde sous les couleurs d’AKENA Vérandas. S’il aime être entouré à terre, « Cali », que beaucoup considèrent comme le rigolo de la bande des vingt skippers qui va s’attaquer à « l’Everest des mers », ne craint pas de se retrouver seul en mer.

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Arnaud Boissières
© Julien Girardot / SEA&CO

Le portrait d'Arnaud Boissières, c'est par ici !

 

Arnaud BoissièresArnaud Boissières, dans quel état d’esprit êtes-vous avant le départ ?
Est-ce que je suis serein ? Oui, mais je travaille sur ce projet depuis 2009. Est-ce que je suis impatient ? Oui, c’est dans mon tempérament. Mais avec l’âge, j’ai appris à être moins impatient que je ne l’étais avant. Il y a aussi les gars qui bossent sur le bateau qui sont impatients. Pas juste pour que je me barre, mais aussi pour la course. C’est une belle impatience, ce sont des beaux derniers moments à vivre avant le départ.

Comment êtes-vous arrivé dans le monde de la voile ?
J’ai commencé la voile sur le bassin d’Arcachon. Mes parents avaient un petit voilier puis après j’ai fait l’école de voile. Mais à la différence de beaucoup, j’ai fait très peu de compétitions en dériveur quand j’étais gamin. J’ai commencé la compétition quand j’étais ado. Depuis, j’ai traversé 22 fois l’Atlantique, j’ai fait un tour du monde (Vendée Globe 2008-2009), j’ai fait un demi-tour du monde avec Géronimo et Olivier de Kersauson (Oryx Quest, 2005). Ce qui m’animait étant plus jeune, c’était la chance de naviguer sur de gros bateaux. Notamment, étant d’Aquitaine, sur le bassin d’Arcachon, j’ai eu la chance de naviguer sur le bateau d’Yves Parlier en tant que petit mousse. Il avait besoin de jeunes pour naviguer lors de ses sorties RP. Puis après, j’ai navigué sur Aquitaine Innovations en tant qu’équipier. J’ai fait trois Transats à bord d’Aquitaine Innovations. En naviguant sur ces gros bateaux, je me suis dit que ce n’était pas si inaccessible que ça. Le côté inabordable était plutôt ce qui touchait à la gestion de projet. Après, ce qui m’intéressait, c’était de naviguer au large donc dès que j’avais les moyens, je le faisais, sur n’importe quel support. Parallèlement à ça, j’ai fait les championnats de France espoirs. Ma meilleure performance a été d’arriver quatrième. Ensuite j’ai fait trois Figaro, deux AG2R…

 

« Calimero, c’est trop injuste ! »

 

Et votre surnom « Cali », d’où vient-il ?
« Calimero, c’est trop injuste ! » Quand j’étais plus jeune, j’étais avec un groupe de copains, dont Yannick Bestaven qui a fait le Vendée Globe il y a quatre ans. J’étais toujours le plus petit, avec ma chevelure qui faisait une petite coquille. Il m’arrivait toujours des histoires donc je me plaignais un peu. « C’est trop injuste. » Aujourd’hui, sur mon bateau, j’ai un petit autocollant Calimero. Mes copains qui font du rugby m’appellent Califano (ndlr : Christian Califano, ancien pilier du XV de France, entre 1994 et 2007) !

Comment l’idée de faire le Vendée Globe vous est-elle venue pour la première fois ?
J’ai eu envie de faire de la course au large à partir du moment où j’ai fait ma première Mini Transat en 1999. C’était ma première course au large et je me disais que c’était soit tout bon, soit tout mauvais. Soit ça allait me plaire et je continuerais après, soit ça allait être trop dur et dans ce cas, j’aurais arrêté. Ça m’a donné l’envie d’en refaire. Quand je suis arrivé aux Antilles en 1999, Aquitaine Innovations avait fait la Transat Jacques Vabre. Je suis monté à bord et j’ai ramené le bateau en convoyage. C’est là que je me suis dit que si un jour, je pouvais avoir assez d’énergie, assez de volonté, et surtout l’opportunité de rencontrer un partenaire, il fallait à tout prix que je monte un projet Vendée Globe parce que ça m’intéresse et c’est passionnant de vivre ça sur ces gros bateaux-là. Mais en 99, je savais que c’était trop tôt donc j’ai fait une deuxième Mini Transat en 2001 et après j’ai fait la Figaro. C’était un circuit obligatoire pour arriver au Vendée Globe.

Dès votre arrivée après votre premier Vendée Globe, vous vous êtes tout de suite dit que vous alliez repartir ?
Oui. Même avant ça ! Un mois avant le départ du Vendée Globe, j’ai commencé, avec AKENA Vérandas un projet sur l’après-Vendée Globe, le projet actuel, parce que j’étais persuadé que ça allait me plaire. Le patron d’AKENA m’a dit : « Déjà, tu y vas et après on verra. » Donc à l’arrivée, tout de suite on en a discuté et là, à la veille du Vendée Globe 2012, j’ai envie de continuer après pour la prochaine édition. Ce n’est pas un excès d’ambition et l’envie de bouffer les autres, c’est juste que j’aime la continuité. Je suis ravi qu’AKENA ait maintenu sa confiance en moi depuis 2007, jusqu’en 2015. C’est une preuve de confiance énorme. Et pour leur rendre cette confiance, je veux montrer que je suis heureux de vivre de ma passion.

Savez-vous comment vous allez occuper les derniers jours avant le départ ?
Les derniers jours avant le départ, je vais peut-être arrêter de faire la fête. Il faudra accorder beaucoup de temps à AKENA, aux copains qui viennent me voir et aussi aux gens sur les pontons. C’est important. Le fait qu’il y ait du monde au départ du Vendée Globe, c’est la preuve que les partenaires ont raison d’investir là-dedans. Je sais qu’il y en a qui vont s’isoler, moi non. Trois semaines avant le départ, je suis tous les jours sur le bateau pour voir les gens qui passent, parler avec eux et partager ma passion. La fête, ce sera avant, pas la veille. La veille, j’aurai du mal à dormir mais je ne ferai pas la fête.

 

« Noël à l’autre bout du monde, tout seul sur un bateau, c’est magique »

 

Quel est votre meilleur souvenir en mer ?
Il y a plein de bons moments en mer. Le moment le plus mythique c’est le passage du Cap Horn. Puis aussi, Noël à l’autre bout du monde, tout seul sur un bateau, c’est magique. Après, tous les moments que je passe sur un bateau, je les vis comme étant un privilégié. Il n’y a pas un moment en particulier. Tous les moments passés en navigation son excitants.

A l’inverse, quel est votre pire souvenir ?
Mon pire souvenir, c’est le démâtage pendant la Jacques Vabre (ndlr : en 2011). C’est aussi le passage du Cap Horn parce que c’est chaud, c’est dangereux. Mais les moments difficiles doivent servir pour mieux naviguer après. Chaque handicap, je le prends comme une expérience pour améliorer l’avenir.

Avez-vous prévu quelque chose de particulier pour Noël et le Nouvel An ?
Non, je ne vais pas m’offrir un cadeau à moi-même. Je sais qu’il y a des cadeaux qui se préparent et qui seront embarqués sur le bateau. Par contre, j’ouvrirai une bouteille de vin - une petite hein ! - pour les trois caps, Noël et le Nouvel An, avec un plat amélioré. Traditionnellement, ma mère me met un peu de foie gras dans mon avitaillement. Donc oui, je ferai la fête pour Noël, je le vis comme une fête. Un tour du monde en voile en course, c’est rare de vivre des moments pareils. Je l’ai vécu il y a quatre ans comme une fête, je n’ai pas eu de moment de déprime. Donc quand on me demande si je déprime pour Noël, je réponds que je m’en fous et que si je suis là, c’est parce que c’est moi qui en ai eu envie.

Arnaud BoissièresQue redoutez-vous le plus sur le Vendée Globe ?
Ce que je redoute le plus avant de partir, c’est d’oublier le petit détail technique. Après, pendant la course, ce qu’on redoute le plus c’est de percuter un OFNI (objet flottant non identifié), un iceberg et la casse matérielle. Mais il faut aller de l’avant. Pour mieux marcher il ne faut pas se dire que ça va être dangereux, il faut y aller à fond. Mais, il ne faut pas mettre tout ça de côté non plus.

Vous évoquez les icebergs, avec les portes des glaces vous êtes tout de même plus serein ?
On n’est pas à l’abri, mais oui, c’est rassurant.

Craignez-vous la solitude ?
Non, j’aime bien être tout seul en mer. J’aime bien être entouré quand je suis à terre. J’aime bien aussi être en équipage en mer. Ça ne me fait pas plus peur que ça. Je pense au contraire qu’on se redécouvre à naviguer tout seul.

Après trois mois en mer, comment se passe le retour sur terre ?
La dernière fois, je n’étais pas vraiment prêt à revenir. Du coup, à l’approche de l’arrivée, j’ai eu un petit coup de déprime. C’était la fin d’une campagne avec mon bateau, c’était la fin d’une campagne autour du monde. Puis rapidement, j’ai les copains qui m’ont appelé, j’ai fait une grosse fête à l’arrivée, il y avait un projet pour repartir… On m’avait dit qu’il y aurait beaucoup de monde à l’arrivée, je ne m’en suis pas franchement rendu compte sur le moment. J’ai été plus ému en revoyant les images après que sur le moment. Sur le moment, j’avais envie de faire partager ma joie d’être arrivé.

 

« Ça porte malheur de ne pas être superstitieux »

 

Êtes-vous quelqu’un de superstitieux ?
Non. Mais ça porte malheur de ne pas être superstitieux. Avant le départ du Vendée Globe, on m’a posé la même question au moment où j’embarquais des bouteilles de gaz à bord du bateau. On m’a fait remarquer qu’il y en avait 13. J’ai dit : « Bon, ben, on en prend 15 alors ! » Pourquoi 15 et pas 14 ? 14 c’est le numéro du bateau.

Comment gère-t-on le stress de la course ?
Il y a du stress dans les mers du Sud. Après, je pense qu’il y a une harmonie qui se crée entre le bateau, l’élément et le bonhomme. Mais on stresse pour notre bateau, on stresse parce qu’on ne prend pas assez bien les vagues, on n’a pas envie de décevoir ceux qui nous on suivis dans le projet. Oui, il y a du stress mais j’essaye plutôt de vivre en bonne harmonie avec mon bateau et avec les éléments et d’y aller à fond. A force de trop regarder la rue, au moment de traverser, on se prend un vélo. Donc il y a un moment où il faut y aller.

Arnaud BoissièresÊtes-vous impatient de retourner dans les mers du Sud ?
Oui, je suis impatient. J’ai vu des choses assez hors du commun dans les mers du Sud. Des vagues énormes, la crête des vagues turquoise… J’ai envie de me retrouver dans ces éléments-là, dans l’humidité constante et dans le dépassement de soi-même. Je ne suis pas maso, je n’y vais pas pour me faire mal. J’ai envie d’y retourner parce qu’il y a des choses que je n’ai pas bien vues il y a quatre ans. Mais surtout, des surfs endiablés, on n’en fait jamais autant que dans les mers du Sud. J’en ai fait pendant trois semaines alors qu’en Atlantique, j’en ai fait pendant deux ou trois jours. C’est ça qui est excitant, mais c’est ça qui est dangereux aussi, qui fait peur. Puis ce sont des paysages incroyables avec des albatros qui nous suivent pendant des jours. Ce sont des choses que je trouve merveilleuses.

Quel est l’endroit que vous redoutez le plus ?
Les mers du Sud ! C’est un endroit qui est redoutable. On sait qu’on est loin de tout, qu’on doit se démerder tout seul.

Et le Golfe de Gascogne ?
Le pire qui puisse arriver, c’est une cassure dans le Golfe de Gascogne. C’est dès le départ… Le Golfe de Gascogne, c’est très dur. Il y a des cargos, des bateaux de pêche. Puis au mois de novembre, on sait que ça va bouger.

 

« Je n’ai pas encore vu de sirènes… »

 

En ce qui concerne les animaux marins, vous avez dû voir de belles choses au cours de vos différents périples…
Oui, j’ai vu des baleines, des dauphins, des tortues, des poissons volants… Quand je vais dans les écoles, il y en a qui me demandent si j’ai vu des sirènes. Pas encore… Mais je ne me lasse pas de voir des dauphins. J’adore quand ils viennent jouer avec le bateau. Chaque fois que j’en vois, je vois ça avec un œil amusé de gamin. C’est un privilège, donc j’essaye de filmer un maximum, de prendre des photos et de raconter. Ce n’est jamais évident. C’est sûr que c’est un sacré privilège !

Quels sont vos passe-temps à bord ?
Je rythme mes semaines de la façon suivante. Au niveau de l’alimentation, je mange des plats lyophilisés toute la semaine. Le dimanche, j’ai un plat amélioré sous vide. Tous les dimanches, je me rase, je nettoie le fond du bateau. Traditionnellement, j’appelle mes parents tous les dimanches. Sinon, pour ce qui est des passe-temps, c’est ce que je faisais il y a quatre ans : tous les jours, pendant deux heures en fin de journée, je barrais et je mettais la musique à fond. Je me suis rendu compte que regarder un film, c’est déstabilisant. Par contre, j’avais pris des bouquins il y a quatre ans. Je trouve que c’est bien parce qu’on peut lire trois pages, fermer le bouquin pour aller manœuvrer et cinq ou six heures plus tard, on relit trois pages. Je trouve ça bien.

Arnaud BoissièresComment gérez-vous vos repas ?
J’ai un gros petit-déjeuner, un plat à midi, un 4 heures, un plat le soir et une collation pour la nuit. Pour les mers du Sud, j’ai un plat salé en plus tous les deux jours pour m’alimenter la nuit parce qu’il fait plus froid, on dépense plus de calories, on fait plus de manœuvres…

Qu’est ce que vous embarquez comme vêtements ?
Pas de chemises ! Mais des vêtements de mer, des cirés… Avec la marque Zhik, on développe des cirés particuliers. Après, je ne prends rien de particulier au niveau des vêtements. J’ai tendance à ne pas trop en prendre. J’ai un sac avec des affaires sous vide. Comme ça, dans les mers du sud, j’ouvre une polaire, je sais qu’elle ne sera pas mouillée.

Comment se passe la gestion du sommeil ?
Certains ont des casques. Moi, je fonctionne sans casque pour être à l’écoute du bateau même si ça fait du bruit. C’est dur au début parce qu’on accumule un peu de fatigue au cours des trois semaines du village Vendée Globe. Du coup il faut se réhabituer à avoir un rythme de marin en essayant de dormir une demi-heure toutes les trois ou quatre heures.

 

« A bord, il y a Arnaud et ‘‘ Cali ’’ »

 

Avez-vous déjà eu des hallucinations à cause du manque de sommeil ?
Non. A bord, il y a Arnaud et « Cali » et je parle au bateau. Arnaud, c’est le mec un peu sérieux et « Cali » c’est le mec qui déconne. Je me parle à moi-même, je parle au bateau et j’ai l’impression que le bateau me répond. Donc, des hallucinations, soit j’en ai tout le temps, soit j’en ai jamais (rires).

Comment se passent les contacts avec la terre ?
Par mails, c’est beaucoup mieux. Tous mes copains, tous mes proches, ça se fait par mails, c’est bien mieux. Avec l’équipe technique, j’échange tous les deux jours et après, c’est en fonction de l’actualité de la course, etc...

Arnaud BoissièresAllez-vous suivre l’actualité ?
Oui bien sûr. Je ne suis pas du tout footeux mais j’aime bien avoir les résultats des Girondins de Bordeaux puisque je suis originaire du Sud-Ouest. J’aime bien avoir les résultats du rugby aussi.

Savez-vous déjà comment va se dérouler l’après-Vendée Globe ?
Tout dépend de comment s’est passé le Vendée Globe, de la conjoncture économique, de la manière dont ça s’est passé économiquement pour AKENA Vérandas. J’étais persuadé avant de partir en 2008 que ça allait me plaire et ça m’a plu. Aujourd’hui, je suis dans une dynamique pour repartir sur un Vendée Globe après.

La fin du monde est prévue pour le 21 décembre 2012. Qu’est-ce que ça vous inspire ?
Je n’y crois pas. Je suis un peu sceptique. C’est la fin du calendrier maya mais ce n’est pas pour ça qu’ils avaient prévu que ce serait la fin du monde après.

Grégoire DUHOURCAU

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