2016 Tour du monde en solitaire sans escale et sans assistance

Articles > Alessandro Di Benedetto : « Je me sens privilégié »

Alessandro Di Benedetto : « Je me sens privilégié »

Articles |

Un jour, un skipper - Alessandro Di Benedetto, qui va prendre le départ de son premier Vendée Globe, n’en est pourtant pas à sa première aventure. Après avoir réalisé l’exploit de boucler le même parcours sur un voilier de 6,50 mètres, le skipper de Team Plastique passe à la vitesse supérieure.

Commentaires 4

Alessandro Di Benedetto
© Olivier Blanchet / DPPI

Alessandro Di BenedettoLe portrait d'Alessandro Di Benedetto, c'est ici !

 

Alessandro Di Benedetto, pourquoi la voile ?
Mes parents avaient commencé à naviguer sur le tard. Un jour ils m’ont inscrit à un cours de voile en Optimist. Ensuite, j’ai commencé à faire de la régate. Pour moi, l’important était de terminer, d’avoir du plaisir et de naviguer. Puis, j’ai fait un peu de planche à voile, un peu de laser mais j’ai arrêté la compétition car ça prenait trop de temps sur mes études. J’ai fait des études scientifiques au lycée que j’ai poursuivies à l’université et je suis devenu géologue. Je suis inscrit à l’ordre des géologues en Italie, j’ai beaucoup travaillé dans le pétrole, en hygiène industrielle, en archéologie sous-marine… J’ai continué à naviguer, parfois avec des bateaux de croisière. Une fois, mon père a acheté un bateau qu’on a amené de Rimini jusqu’en Sicile. A 14 ans, je me suis retrouvé à la barre, à faire le quart de nuit avec mon père. En 1992, alors qu’il y avait l’exposition universelle de Séville, on a décidé de faire quelque chose d’exceptionnel avec mon père. On a voulu aller de Sicile jusqu’en Martinique avec un hobie-cat en véhiculant un message de paix, contre la guerre, contre le racisme et pour l’environnement. C’est pour ça qu’on a appelé notre bateau United States of the World (Les Etats-Unis du monde). Ensuite, on a descendu le fleuve Guadalquivir, on est allé jusqu’aux Canaries en passant au milieu de l’ouragan Bonnie et on a continué jusqu’en Martinique. Après j’ai fait beaucoup d’autres traversées mais j’ai continué mon travail en cumulant mes vacances. J’ai aussi donné des leçons à l’université. J’étais invité pour parler de mes voyages parce qu’un professeur avait vu dans mon livre (ndlr : Solo, l’incroyable traversée) un exemple extraordinaire de projet. Après, j’ai fait mon tour du monde sur un voilier de 6,50 mètres.

Entre chaque échéance, vous repreniez votre travail de géologue ?
Oui mais maintenant j’espère pouvoir continuer à vivre des navigations. Je veux gagner ma vie mais en navigant, en me faisant plaisir, pouvoir réaliser mes rêves, mes aventures.

 

« Le Vendée Globe, c’est le top niveau pour un solitaire »

 

Qu’est-ce qui vous a poussé à faire le Vendée Globe ?
Le déclic a probablement eu lieu au moment de l’arrivée de mon tour du monde (ndlr : en 6.50). C’était déjà un peu inscrit dans ma tête puisque j’avais choisi Les Sables d’Olonne comme point de départ et d’arrivée de mon aventure. Le Vendée Globe est une course mythique, c’est le top niveau pour un solitaire. J’ai choisi Les Sables pour le défi et parce que je me sentais prêt à le faire sur un bateau trois fois plus petit que les 60 pieds. A mon retour, des personnes comme Arnaud Boissières, Yves Parlier ou encore Jean-Luc Van Den Heede m’ont dit : « Bon maintenant tu fais le Vendée Globe ! » Arnaud m’a dit : « Prends mon bateau ! » J’ai pris des vacances puis je suis retourné aux Sables d’Olonne et j’ai parlé à différents navigateurs en leur demandant ce qu’il fallait que je fasse pour faire le Vendée Globe. Ils m’ont dit que si je trouvais un sponsor, je pourrais faire le Vendée Globe. J’ai eu beaucoup de chance, j’ai fait une rencontre au retour de mon tour du monde. Didier Elin, le président de Team Plastique, a offert du champagne à ma table, il s’est éclipsé et je l’ai appelé le lendemain. Je l’ai invité à voir mon bateau qui était exposé à La Rochelle. En même temps je lançais le livre et j’avais décidé de chercher de l’argent pour faire le Vendée Globe. On a commencé à en discuter avec Didier, il a fini par mettre son argent personnel. Il aurait pu s’acheter une Ferrari mais il s’est engagé sur le Vendée Globe, il avait toujours rêvé d’aider un navigateur à faire ça. Il m’a dit : « J’ai de l’argent de côté. Au lieu d’acheter une maison, je t’achète le bateau. » Il a acheté le bateau, et il a rajouté de l’argent tout de suite après ce qui m’a permis de commencer à le caréner avec lui et des amis. Mon sponsor travaillait avec moi sur le bateau, c’est ça qui est fantastique. Et il le fait toujours.

Après un tour du monde sur un 6,50 mètres, le Vendée Globe c’est presque trop facile pour vous, non ?
Non, non ! Le bateau est plus dur à manœuvrer. Il y a des skippers qui ont de supers bateaux, de gros budgets, et qui vont viser les premières places. Je vais essayer d’être dans la course tout en sachant très bien que, si je ne casse pas, quand le premier sera au Cap Horn, je serai peut-être encore dans l’Océan Indien.

Avez-vous rencontré des difficultés dans la mise en place de votre projet ?
Oui ! J’ai passé du temps à chercher des sponsors. Ça n’a pas été facile, ça a pris du temps. J’ai dû créer des dossiers et frapper aux portes. Il y a eu cette rencontre fantastique avec Didier et après, trois autres partenaires importants, issus du monde de la plasturgie, ont été d’accord pour nous rejoindre. Grâce à eux, le budget a pratiquement atteint le million d’euros.

A propos de votre tour du monde sur un 6,50 mètres après neuf mois en mer, la solitude n’est-elle pas trop pesante ?
C’est un peu pesant dans les moments de calme total. Deux jours de calme, c’est vrai que ça fait un peu long. J’ai passé ce temps à écrire mon livre, que je viens de rééditer (ndlr : Autour du monde sur un voilier de 6,50 mètres). C’est un nouveau tirage spécial Vendée Globe.

Après avoir passé autant de temps en mer, comment se passe le retour sur terre ?
Les premiers jours, il faut trouver l’équilibre. J’ai passé plusieurs jours à tourner dans le lit. Parfois j’ai failli tomber du lit parce que je cherchais un appui. Il m’arrivait aussi de me réveiller en sursaut en pensant que j’avais oublié de me réveiller et que je m’étais trop rapproché de la côte. Ça c’était pendant les jours qui ont suivi mon arrivée (rires).

Quel est votre meilleur souvenir en mer ?
Parmi mes meilleurs souvenirs, il y a la rencontre avec des dauphins au sud de l’Australie. Ils sont venus toucher mon bras. J’ai des vidéos où on les voit venir cogner contre la caméra. J’ai pu attraper leur nageoire dorsale, leur caresser le ventre… C’était fantastique et ça ne m’est arrivé qu’une seule fois dans ma vie. Je ne pensais pas que c’était possible de le faire mais ce sont eux qui sont venus vers moi.

Alessandro Di BenedettoQuels autres animaux avez-vous croisés au cours de vos différents périples ?
Il y a eu des albatros, des oiseaux aussi qui sont venus s’abriter sur mon bateau quand j’étais au large de l’Argentine. Ils ont accepté de la nourriture comme les deux petites hirondelles de Terre-Neuve qui étaient à bord de mon bateau pendant mon parcours de qualification cet été. Des rencontres fantastiques ! J’ai vu des cachalots, des orques, etc... J’ai aussi vu quelque chose de sombre dans l’eau près du bateau, qui mesurait 12 mètres de long. Finalement, c’était une baleine avec son souffle à deux mètres du bateau.

 

« J’ai vécu des situations dantesques »

 

Par contre, quel est votre pire souvenir en mer ?
Je dirais, les jours de tempête, la nuit, dans le grand Sud. J’avais peur d’avoir des icebergs devant moi, après deux jours avec des vents à 50 nœuds, et que le bateau tape des vagues de 12-14 mètres, plus de deux fois sa taille. Être seul dans ces moments-là, c’est long. Ce sont des situations dantesques que j’ai vécues mais à la fin le bateau a surfé à 20 nœuds donc c’est fantastique. Mais ça fait peur !

Du coup, ça ne vous fait pas un peu peur de retourner dans les mers du Sud ?
Si, mais il faut essayer de vaincre la peur et bien préparer le bateau pour y aller.

Vous êtes impatient d’y retourner ?
Oui ! Surtout avec ce bateau pour naviguer à une vitesse plus élevée mais aussi pour les paysages, les rencontres. Mais j’aimerais quand même éviter de rencontrer des cétacés, des baleines, etc... Surtout devant l’étrave (rires).

Quel est l’endroit que vous redoutez le plus ?
Le sud de l’Indien et du Pacifique.

Êtes-vous inquiet quant à la possibilité de rencontrer des icebergs ?
Il y a une très bonne étude en cours grâce à l’organisation de la course. Ils vont faire le travail qui doit être fait pour assurer notre sécurité. C’est pour ça qu’il y a les portes des glaces. C’est bien que ce soit comme ça parce que ça permet d’être plus relax dans les mers du sud. Mais c’est vrai qu’on n’est jamais à l’abri.

Pendant votre tour du monde, vous êtes-vous fixé une limite au Sud afin d’éviter d’en rencontrer ?
J’avais droit au routage, ce qui ne sera pas le cas pendant le Vendée Globe. Il y a un moment où on - je dis « on » parce que j’étais en contact avec Yves Parlier et Romain Lucas - a vu que les températures de l’air et de l’eau ont chuté de 6 ou 7 degrés. L’eau était à 2-3 degrés et l’air a chuté à presque 0. Donc j’étais en alerte mais je me suis aussi dit qu’une chute comme ça n’était pas forcément due à un iceberg, ça pouvait être le courant. Romain Lucas est entré en contact avec un bateau de recherche qui remontait de l’Antarctique et le premier message a angoissé tout le monde. Le bateau a répondu en disant : « C’est fantastique, on a fait de superbes photos de growlers, c’est plein d’icebergs ! » Donc Romain Lucas m’a écrit : « Attention ! Alerte icebergs, c’est la zone. » Pendant deux nuits, j’étais en pleine angoisse. Donc j’ai commencé un peu à remonter mais je ne pouvais pas trop parce qu’il y avait les îles. J’étais au sud des îles Crozet et après il y avait les Kerguelen. Deux jours après, Romain a écrit de nouveau au bateau de recherches en lui demandant sa position. L’équipage a expliqué que je ne devrais pas avoir de problèmes.

Est-ce que vous prévoyez quelque chose de particulier pour le passage du Cap Horn ?
Probablement quelque chose de spécial à manger avec une petite bouteille de champagne. Mais après, ça peut être reporté à cause des conditions. En 6,50 par exemple, j’ai dû fêter le passage du Cap Horn le lendemain.

 

« Le Cap Horn ? Un soulagement »

 

Comment on se sent au moment de passer le Cap Horn ?
C’est un soulagement. Le Cap Horn, c’est un cimetière à bateaux, je crois qu’il y a plus de 10 000 âmes qui y reposent. C’est un cap mythique et dur aussi parce qu’on y arrive après un tour du monde. Le skipper est fatigué et le bateau aussi. C’est ça qui fait le danger du Cap Horn, en plus de la remontée des eaux, le vent, qui est statistiquement l’un des plus violents de la planète, les vagues très hautes, etc...

Que redoutez-vous le plus sur le Vendée Globe ?
Ce que je redoute le plus, c’est d’avoir un problème physique ou un problème matériel avec le bateau, comme une grosse rentrée d’eau, une perte de quille ou une perte de safran.

Êtes-vous superstitieux ?
Non… Mais c’est vrai que je vais mettre une petite pièce en bas du mât parce que les anciens, quand ils naviguaient, le faisaient. C’était un porte-bonheur. Je fais ça mais c’est vrai aussi qu’à bord, je ne dis pas lapin par respect pour les autres !

Alessandro Di BenedettoEt quand vous êtes tout seul ?
Quand je suis tout seul, je ne le dis pas non plus (rires).

Quels seront vos passe-temps à bord ?
En premier lieu, ça va être de gérer le bateau tout simplement. Après, si j’ai du temps, je vais écrire. Je ne vais pas lire, je peux le faire à terre. Là, je vais naviguer et c’est fantastique. Je me sens privilégié de faire ça et je ne veux pas gâcher ça avec un livre. Ça me suffira, ça va remplir mes journées. Puis je partagerai aussi mon aventure avec tous les gens qui me suivent, il faudra aussi manger donc à la fin, la journée est vite passée.

Pour ce qui est du sommeil, comment faites-vous pour dormir dans ces conditions ?
Aucune idée, je vais le découvrir ! (rires) Non, je plaisante. Ce sont des bateaux très physiques et on peut être vite épuisé. Il faut bien faire attention et prendre du repos quand c’est possible. Pour moi, il n’y a pas de loi. Je sais qu’il y a des personnes qui ont suivi des formations, qui étudient leur sommeil. Moi, je me repose quand c’est possible.

Savez-vous ce que vous allez faire en rentrant ?
C’est encore trop tôt pour savoir. Mais si tout se passe bien, on va faire quelques sorties en bateau avec mes sponsors, avec mes amis et on va profiter de ce bateau. Et puis je vais écrire un autre livre, je vais faire des conférences et si tout se passe bien d’un point de vue économique, on refera un point avec mes sponsors pour envisager le futur. Mais c’est trop tôt pour le dire. Des deux côtés, on n’a pas envie de faire ça maintenant, c’est trop tôt.

La fin du monde est prévue le 21 décembre 2012. Qu’est-ce que ça vous inspire ?
C’est pour ça que j’ai mis plein de bouffe dans le bateau ! Si je ne retrouve plus la terre, au moins je pourrai continuer à naviguer et à pêcher (rires).

Grégoire DUHOURCAU

En continu

1/376 > Toute l'actu

NEWSLETTER

Twitter

Facebook