Vendée Globe

Tranquille

Tranquille
© Gilles Martin-Raget
Le 14 novembre 2008

Maintenant que les conditions sont devenues plus faciles, on a le droit de se laisser un peu aller. Juste un peu, sans baisser la garde, les sens toujours aux aguets. On perçoit tout à coup les engourdissements, les courbatures et ce besoin de sommeil que l’on avait oublié depuis le départ. Comme si le corps, négligé dans la tempête, se remettait tout d’un coup à exister, avec des exigences toutes simples que l’on redécouvre : manger, dormir. Revient aussi l’envie de penser à soi et de se faire plaisir. Alors rien de mieux qu’un bon poulet au curry avant d’aller faire une petite sieste.

Ce besoin de récupérer est autant dans le corps que dans sa tête. Pour retrouver la paix. Il y a trois jours maintenant, c’était encore la guerre avec les chocs, les coups, la peur de la casse ou de l’accident. Vu d’ici et de notre confort de terrien, vivre dans ce shaker géant balayé par les paquets de mer, semble presque surhumain, mais l’organisme à de merveilleuses capacités d’adaptation pour se tendre vers l’essentiel : agir. Agir en occultant le temps, la faim, le sommeil, la fatigue et la douleur. A l’identique des premiers humains qui devaient sans cesse se défendre pour survivre, nous avons gardé en nous ces réflexes qui nous aident à nous surpasser dans ces situations de stress.

Ainsi l’adrénaline. Si la survie n'est qu'une question de secondes, sa sécrétion instantanée accélère l'enchaînement d'actions vitales gérées en automatique par le cerveau. Les endorphines y anesthésient les sensations douloureuses et paralysantes. Ce n'est que plus tard, avec le retour de la douleur, que l'on comprendra la pertinence de gestes dont on a, souvent, aucun souvenir. Parfois la violence de la réaction de l'organisme est telle qu'on se réveille le lendemain avec une jaunisse ou les cheveux blancs. En mer, pendant ces jours de mauvais temps, le stress, plus gradué, est prolongé dans la durée. Les corticoïdes remplacent l’adrénaline pour que l’organisme fonctionne en surrégime. Cette potion magique est naturelle, mais on comprend l’attrait des corticoïdes artificiels pour les sportifs tricheurs.

Ces hormones naturelles de lutte contre le stress accentuent la résistance au sommeil, améliorent l'assimilation des aliments, apportent plus d’énergie aux muscles et au cerveau, stimulent l’éveil et la clairvoyance. La performance physique est meilleure avec une perception des situations plus claire et plus rapide. Les prises de décisions sont bien adaptées et immédiates. Car dans ces conditions de mer difficiles tout devient compliqué. Imaginez  simplement de vous déplacer à l’intérieur de cette cabine large et vide pour cause de poids. Balloté brutalement dans tous les sens, chaque déplacement exige d’anticiper le mouvement, de viser la bonne prise. Epuisant. Et la nuit, c’est encore pire. Il y a bien eu quelques plaies et bosses, mais rien de très grave, sans doute grâce à ce bon stress.

Car il y a aussi le mauvais, le stress paralysant quand l’anxiété sous-jacente submerge et bloque l’esprit.  Habitués à vivre dans des conditions plutôt rudes, les concurrents savent ne prendre que le bon. Mais cet état ne peut se prolonger au-delà de quelques jours sans aboutir à un épuisement de l’organisme. Les sources de corticoïdes ne sont pas inépuisables. Alors pour reprendre une vie plus normale, on se met un peu en vacances, on prend le temps de vivre, de goûter l’instant en contemplant le sillage blanc rectiligne qui s’étire derrière la crête des vagues et le haut du spi qui tutoie les nuages. Avec un peu de musique, pour l’ambiance. Tranquille.

Dr Jean-Yves Chauve

 

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