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L’autre côté

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par Jean-Yves Chauve
© Gilles Martin-Raget
 
Le samedi 22 novembre 2008 à 08:23

L’instant est fugace mais on l’attend. Décompte des secondes. Ca y est. Sur l’écran rouge sur GPS le Sud a remplacé le Nord. L’équateur est franchi. On entre dans l’autre hémisphère. Désormais l’automne est printemps, l’Etoile polaire est Croix du Sud et le sens du vent des dépressions est devenu celui des anticyclones.

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Sur l’eau, pas de visa ni de laissez-passer à présenter, mais dans les esprits, on a franchi une limite. Au-delà du pittoresque de cette nouvelle navigation tête en bas, c’est à partir d’ici que s’égrènent les degrés vers les 40e Sud.

Leurs rugissements sont encore loin mais on y pense déjà. Un coup d’œil sur les cartes météo, pour voir si là-bas, un bon marchepied pourrait aider à monter dans le grand manège des dépressions qui tournent autour du continent glacé. Ce sera l’étape ultime avant l’entrée dans le vif du sujet.

Car la longue route pour atteindre cet univers liquide, fascinant et destructeur, est ponctuée d’étapes qui sont autant d’épreuves. Vaincre le Golfe de Gascogne, s’extirper du Pot au noir, esquiver l’anticyclone de Sainte Hélène.

Comme dans le voyage d’un Ulysse ou d’un Phileas Fogg, chaque skipper doit s’affranchir de ces tâches pour parvenir à son Graal : la mise sur l’orbite antarctique avec des surfs « à don’f » à la recherche de la « vitesse limite » d’un Jonathan Livingston.

Mais au-delà de la vitesse et des sensations qui vont avec, ce sont aussi des limites de soi-même que l’on peut y découvrir pour mieux les surpasser. Pas si simple d’aller jusque là. La diagonale Atlantique et ses embûches est la phase d’initiation et de maturation nécessaire pour bien s’y préparer.

Alors, dans le grand voyage intérieur de ce parcours singulier, la terre disparait peu à peu derrière l’horizon de ses préoccupations, même si le téléphone rappelle en permanence qu’il y a une autre vie, là-bas à terre.

On répond aux questions bien sûr, on explique du mieux qu’on peut, mais avec la distance d’un spectateur de sa propre aventure. Dans cet isolement obligé, le dialogue qui s’est installé avec soi-même est trop intime pour être partagé. On parle de technique, de stratégie, d’anecdotes, mais la vraie richesse du voyage tient trop dans les solitudes vagabondes de ses pensées pour pouvoir être raconté.

Car ce voyage est une aventure solitaire dans un ailleurs qui n’appartient qu’à celui qui le vit. D’ici, on ne peut que l’apercevoir à travers les mots et les images.

Ainsi ce passage de l’équateur et le fameux verre de champagne offert à Neptune. Le geste fait parti d’un folklore attendu. Mais, au-delà de cette mise en scène, il existe une symbolique qui, pour certains, renvoie à des superstitions ancrées dans l’inconscient.

Ceux-là ne le diront pas, l’irrationnel a peu de place dans ce monde high-tech. Mais au fond d’eux-mêmes, ces marins ont besoin de se rassurer, de se confirmer que tout est sous contrôle, même l’inconnu. A tout prendre, cette allégeance au dieu de la mer est plutôt agréable, surtout si le champagne est bon et pas trop chaud. Et puis, si ça fait du bien, ça ne peut pas faire de mal.

Il existe d’autres superstitions. La plus légendaire est celle de l’animal aux grandes oreilles, le cousin du lièvre, dont on ne prononce jamais le nom pour ne pas attirer le malheur. Cette tradition est héritée de la marine à voile. Beaucoup affirment ne pas y croire mais il serait intéressant  de savoir combien ont embarqué des boites de civet de l’animal. Sûrement très peu.

Il est 3h du matin. L’équateur n’est plus qu’un souvenir. Bien calé sur la route, le bateau avance vite.  Au près, ça tape un peu mais rien à voir avec les vagues du Golfe de Gascogne. Dans la lueur d’un bout de lune, on distingue les petits cumulus qui se déplacent en files indiennes caractéristiques de ces ciels d’Alizés. Le vent est stable et régulier.

Coup d’œil sur les réglages. Un tour de winch sur l’écoute, larguer un peu de chariot, reprendre ce bout qui traine. Tout va bien. Rien d’autre à faire que de contempler le ciel, ces voiles pleines de vent aussi belles que des ailes, les traits du sillage qui s’étirent en longs méandres phosphorescents, la mer brillante et sombre.

Il faudrait aller dormir mais cet instant est rare, alors on prend le temps de vivre cette harmonie parfaite avec le bateau dans la plénitude de cette nuit. Sentiment d’exister, heureux et accompli dans la beauté du monde.

Plus tard, il n’y aura rien à en dire ni a expliquer, la sensation est trop profonde, trop personnelle, trop secrète.

Ici à terre, il ne nous restera qu’à imaginer cet autre côté, pour le vivre, à notre façon.

 

Dr Jean-Yves Chauve