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Les démons de Sainte-Hélène

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Le lundi 24 novembre 2008 à 12:55

Imaginez une île d’à peine plus de 120 Km2 sise à près de deux mille kilomètres des côtes d’Afrique et trois mille cinq cents du Brésil. Un site idéal pour une prison en plein air : les Anglais l’ont bien compris qui en firent la terre d’exil de l’empereur Napoléon avant d’y emprisonner à la fin du 19ème siècle plus de six mille Boers lors de la guerre du même nom.

A peine 5000 habitants, sans ressources propres, sans port, l’île n’a pas vraiment de charmes particuliers, si ce n’est pour les grognards nostalgiques de l’épopée du Premier Empire venus se recueillir sur la tombe de leur mentor à Longwood. Et pourtant, Sainte-Hélène fait l’objet de l’attention de tous les navigateurs océaniques : car l’île a donné son nom au célèbre anticyclone éponyme, pendant version Atlantique Sud, du célèbre anticyclone des Açores de nos régions tempérées.

 

Le plus court chemin


Petite leçon de choses pour commencer : par définition un anticyclone est une zone de hautes pressions. En son centre, les vents sont faibles à nuls. Ce qui est dommage, car du Pot au Noir jusqu’au Cap de Bonne Espérance, la route directe passe tout près de l’îlot… Mais voilà, en temps normal cette route est interdite. Le plus sage étant de contourner l’anticyclone par sa face ouest de manière à rester en lisière des hautes pressions et de bénéficier d’un couloir de vent pour descendre. C’est ici que le navigateur, perplexe, puisqu’il vient de basculer la tête en bas, se doit de réviser ses fondamentaux. Grâce à ce bon vieux Coriolis, on sait que la rotation de la terre entraîne des forces qui attirent tout corps en mouvement vers la droite dans l’hémisphère nord et vers la gauche dans l’hémisphère sud. Grosso modo, autour d’un anticyclone, le vent tourne dans le sens des aiguilles d’une montre au nord de l’Equateur et dans le sens inverse au sud. Nos navigateurs qui commencent à reprendre leurs esprits après le passage de la ligne entament donc leur ascension de la face ouest de l’anticyclone par une navigation au près dans du vent de sud à sud-est qui progressivement devrait virer à l’est puis au nord-est puis enfin au nord à nord-ouest. Quand on commence à ressentir les effets des régimes d’ouest on peut considérer que la partie est gagnée. Le jeu va donc consister à trouver le meilleur compromis entre la tentation de « couper le fromage » et la nécessité de garder suffisamment de vent pour faire avancer son bateau.

 

Les facéties de Sainte-Hélène


Même si, en moyenne, l’anticyclone de Sainte-Hélène est plus stable que celui des Açores dans l’hémisphère nord, il arrive parfois que sa vie soit parsemée de petits accidents. Intrusion d’un front pluvieux venu d’Argentine entraînant la formation d’un col de basses pressions, division de sa masse en deux… Les masses d’air ne sont pas homogènes et leurs comportements sont parfois difficiles à prévoir. Alors de temps en temps, Sainte-Hélène peut s’amuser à barrer la route du sud par la face ouest et ouvrir un léger couloir plus proche de la route directe. La tentation est grande alors de donner un coup de barre à bâbord et de tenter de se frayer un chemin : mais c’est bien souvent une stratégie à hauts risques. En l’adoptant en 1991, Isabelle Autissier avait réussi un coup de maître dans la première étape du BOC Challenge reléguant tous ses poursuivants à plusieurs centaines de milles. Dans une moindre mesure, lors du dernier Vendée Globe, le tandem Riou – Le Cam avait réussi à se glisser dans un trou de souris et creuser un écart conséquent sur le reste de la flotte. Mais il faut pour cela, une bonne dose d’inspiration, un certain culot et sans doute un peu de chance. A l’heure où les concurrents du Vendée Globe abordent cette partie du parcours, l’anticyclone semble avoir décidé de jouer avec leurs nerfs. La présence d’un petit front perturbe l’organisation des systèmes et aucun schéma ne semble inscrit à l’avance. A l’avant de la flotte on s’interroge, quand les poursuivants se disent que c’est peut-être là l’occasion de tenter un coup de maître en adoptant des trajectoires moins orthodoxes. Attention, Sainte-Hélène a des ressources en matière de diableries et on en connaît plus d’un qui, voulant marcher sur les traces de l’Empereur, a sombré dans la mélancolie des grands calmes océaniques.

PF Bonneau