Il fait nuit. La route est noire. Aucune lumière, même pas celle des étoiles. On parle de route mais on devrait plutôt parler de piste défoncée. La meilleure image serait celle d’une course folle à travers des champs labourés.
On va vite, très vite. Moteur à fond. La voiture percute chaque sillon qui explose. La terre s’abat en pluie sur le pare-brise. Lancée, l’auto retombe et rebondit dans un bruit infernal. Il faut se cramponner au volant pour ne pas se faire éjecter. La spéciale chronométrée de ce rallye est tout ce qu’il y a de plus spécial : son temps n’est pas limité. Alors cela dure, encore et encore, des jours et des nuits. La carte est claire, ce n’est pas la peine de chercher un raccourci ou un chemin détourné, il n’y en a pas. Seule satisfaction, les autres aussi doivent en passer par là. Derrière comme devant, ils sont soumis au même régime rodéo.
Bien sur dans le Vendée-Globe, il y a quelques différences : les sillons sont liquides, moins réguliers et beaucoup plus hauts. La grande charrue de Neptune a eu sans doute quelques ratés. Alors, pour avancer contre le vent dans ce chaos écumeux, le match est encore plus compliqué. Tout le bateau souffre. Les tensions brutales se concentrent à des points précis des haubans ou de la quille. On appelle cela des contraintes alternées comme ce fil de fer qu’à force de tordre et de détordre, on finit par casser.
Ne pas lâcher, tenir la cadence avec l’angoisse permanente de la rupture d’une pièce essentielle et tous ces efforts réduits à néant en une fraction de seconde. Pas de choix. Il faut avancer coûte que coûte vers le Sud. Alors on met la puissance maximale dans les voiles pour percuter et casser ces vagues désordonnées. Ne pas penser aux longs surfs sur les déferlantes toboggans des 40e, bateau bien à plat.
Sainte-Hélène, Sainte Patronne de l’anticyclone, exige cette année de faire pénitence : « 5 jours contre le vent, penché à tribord à 30°, ensuite tu pourras peut-être goûter aux joies des vents portants ».Alors les lois de la physique, implacables, relaient Sainte-Hélène. Pour remonter contre le vent, il faut border les voiles. Et donc vivre penché, façon Dahu des montagnes.
Dans la cabine, la pénitence touche à l’acte de contrition. Vous êtes seul. La nuit vient de tomber. Il fait sombre. La mer s’est encore creusée. A chaque fois que l’étrave décolle sur une vague, vous vous demandez avec angoisse si les 8 tonnes de la coque vont résister à l’impact de la chute. Instinctivement vous rentrez la tête dans les épaules, dans l’attente. Le choc est violent et le freinage brutal. Buste incliné pour compenser la gite, il faut vous cramponner pour ne pas être poussé en avant. Se maintenir vertical, ce réflexe acquis depuis votre plus tendre enfance, devient un labeur si présent qu’il mobilise en permanence votre cerveau et vos muscles. On estime l’énergie ainsi consommée à près de 1 000 calories par jour. Epuisant.
Maintenant, il faut vous déplacer. Les quelques mètres sont dignes d’un parcours du combattant. Imaginez-vous dans une pièce dont le plancher est incliné à 30°. Pour plus de réalisme, il oscille en tous sens, monte, descend, avance, s’arrête, s’incline, se redresse. Pourtant, pas d’autre choix, il va falloir le traverser. Avant toute chose, s’assurer de la bonne prise pour éviter d’être balancé avant d’avoir pu s’accrocher. Vigilance, concentration, anticipation. Chaque pas va nécessiter la même démarche. Repérer la prise, profiter du mouvement pour l’attraper du bout des doigts, s’assurer de la suivante, attendre le bon moment pour bien la prendre en main et avancer ainsi, pas après pas, en évitant de glisser sur le sol en pente.
La marche est un acte si simple et si banal qu’on s’étonne de tant d’attention et de lenteur dans les déplacements. Mais, dans ces conditions, à la position debout, par définition la plus instable, s’ajoute l’instabilité même du bateau. La conjugaison des deux, associée aux 30° de gite et le risque devient danger. La prudence conseille même parfois de se déplacer à genoux dans cette cabine large et vide où les prises sont rares. Une attitude qui ne devrait pas déplaire à Sainte-Hélène. Mais quand il y a urgence, pas le temps de prendre son temps. Alors le parcours se solde parfois par une belle glissade ou, déséquilibré, par une chute brutale en arrière. On peut se faire très mal.
Dans le cockpit, sous les gerbes d’eau qui s’écroulent du roof, la vigilance doit être encore plus extrême car les mains sont occupées par les manœuvres. Pas facile de se caler tout en gardant les bons appuis pour mettre en jeu toute la puissance des muscles. La position est souvent acrobatique et loin des critères de la physiologie sportive. Dans quelques jours ça ira mieux. D’ici là, il faut résister, sous la surveillance inflexible de Sainte-Hélène. Et garder en tête qu’il faut se tenir d’une main et agir de l’autre, « une main pour soi, une main pour le bateau », comme le disaient déjà les anciens de la marine à voile.
Dr Jean-Yves Chauve