Le temps du rêve
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par Jean-Yves ChauveL’alarme. Le réveil est brutal. Impression d’avoir à peine eu le temps de s’endormir. Qu’est ce qui se passe ? Regard réflexe vers les instruments. Le cap ! Rien ne va plus, on est en route vers l’Argentine !
Compagnon docile et studieux, le pilote automatique a obéi à vos ordres « Tu ne t’occupes pas de l’endroit où on va, tu suis bien le vent, et tu me préviens si on change de cap, je compte sur toi, ok ? ». Le bijou d’électronique, fidèle, docile et pointilleux, a répondu, à l’octet près, à vos instructions. Et prévenu du changement de route, comme il s’y était engagé. Coup d’œil sur la montre. Douze minutes de sommeil. C’est court, trop court. Vous essayez de ne pas trop vous réveiller pour pouvoir vous rendormir plus vite. Lever rapide sans gestes intempestifs. Cette fois, on va y aller sans se rhabiller, vite fait, bien fait. Les bottes tout de même, histoire de garder les chaussettes au sec. Passer la chicane de l’entrée. La contorsion est devenue une habitude.
Dans le cockpit, on sait quoi faire, de suite, l’instinct sans doute. Tout d’abord, régler le pilote. Le vent va continuer à faiblir, c’est sûr. Alors route à gauche, 20° vers l’Est, carrément, histoire de retrouver un peu de vitesse et de se donner le temps de dormir. A border le gennaker. On tourne la manivelle, en baillant, les muscles engourdis et les yeux plein de sommeil. Le geste machinal est un peu mou, mais dans cette demi-conscience on sent au centimètre près la bonne tension sur l’écoute. La grand voile maintenant. A border également. Reprendre du chariot. Parfait. Le bateau repart, un peu plus penché. Coup d’œil rapide sur les voiles. C’est tout bon, vous pouvez aller vous recoucher. Plongée dans la cabine. On jette les bottes et on s’allonge, lourdement. Reste à ne plus penser, à se recroqueviller dans sa tête pour ne plus rien sentir ni rien entendre. Oublier et dormir, vite, tout de suite.
Mais les vents erratiques de ces nuits anticycloniques vous ont repéré. Patients et pervers, ils vont vous laisser dormir une dizaine de minutes, juste le temps d’atteindre le sommeil profond, le plus récupérateur. Et là, petite rotation vers le Sud, juste ce qu’il faut pour alerter le pilote. Imparable, de la pure méchanceté. L’alarme de nouveau. Inconsciemment, vous vous dites que vous allez résister et continuer à dormir malgré ce bruit intense et lancinant. Mais le klaxon est prévu pour vous obliger à vous réveiller quelles que soient les circonstances et à vous lever pour l’éteindre, au cas où vous feriez preuve de mauvaise volonté. Rien à dire, c’est vous qui l’avez choisi, installé et réglé.
Alors, il faut émerger du sommeil coûte que coûte et tout de suite s’il vous plait, comme un plongeur que l’on remonterait des profondeurs sans palier de décompression. Ici, ce palier s’appelle le rêve. Cette fois encore, il faudra s’en passer. Interdiction de rêver. Mais malgré votre motivation, le réveil est de plus en plus difficile. Votre organisme renâcle. Physiquement ça va encore, mais devant l’écran de l’ordinateur, vous sentez confusément que tout n’est plus très net. Les fichiers météo, la route à suivre, la meilleure option, les images s’embrouillent et se confondent. Dans la tiédeur de la cabine, devant cet écran bleu qui hypnotise, l’envie de dormir reprend le dessus. Pourtant, dans ce championnat d’échecs de l’Atlantique Sud, la victoire semble se jouer à la clairvoyance et à la lucidité. Il va falloir faire un choix. Continuer à résister au sommeil pour affiner en permanence les réglages, pour grappiller quelques milles avec à la clé une perte de vigilance à ne pas sous-estimer. 20h sans sommeil et le déficit d’attention est équivalent à 0,50g d’alcool dans le sang. Vu votre retard de sommeil, l’éthylomètre va virer au rouge.
Loin des routes encombrées, l’image peut paraître anecdotique mais cette hypovigilance pénalise dans les choix stratégiques comme dans les réglages. A terme, quand le manque de sommeil est tel qu’il provoque des hallucinations, la sécurité est en danger. Il ne faudrait pas aller jusque là même si, avec ces bateaux si proches les uns des autres, on pourrait se croire dans une Solitaire du Figaro aux portes des Quarantièmes. Dans cette épreuve incontournable de l’été, beaucoup y ont connu ces phénomènes, quand brutalement on entend des voix ou on sent une présence à bord. La situation est parfois curieuse quand vous voyez le Cardinal de Richelieu assis tranquillement à côté de vous. Pas besoin de substances particulières pour en arriver là. Il s’agit tout simplement d’une sorte de rêve éveillé, d’un début d’endormissement contrarié par le stress.
Alors quitte à perdre un peu de terrain, aller dormir est sans doute le choix de la sagesse et de l’investissement à long terme. La route est longue et le Grand Sud approche. Pas d’illusion tout de même, pour la nuit de 8 heures et les draps blancs, il faudra attendre des jours meilleurs, genre retour aux Sables d’Olonne. Ici le luxe ce sera 2 heures, le temps d’un cycle de sommeil profond et de rêve. On règle l’alarme avec moins de finesse, même si la vitesse risque d’en pâtir un peu. Ne pas se culpabiliser. Les autres, derrière comme devant, ne sont pas des surhommes, ils devront eux aussi, dormir tôt ou tard. Cette fois, on prend le temps de se déshabiller comme pour une vraie nuit. La tête sur l’oreiller, la respiration se fait plus ample et plus lente. Déjà, vos pensées ont quitté le bateau pour retrouver ce paysage et ces voix familières qui vous apaisent et aident à vous endormir. Avant le temps du rêve.
Dr Jean-Yves Chauve
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