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Même pas peur

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par Jean-Yves Chauve
© Gilles Martin-Raget
 
Le jeudi 04 décembre 2008 à 14:00

Dans ce ciel uniformément gris, votre regard est irrésistiblement attiré par cette tâche blanche qui virevolte là-bas tout au bout du sillage. A peine le temps de la voir. Happée par une vague, elle a déjà disparu. Bizarre, une illusion d’optique sans doute. Puis la tâche réapparait, un peu plus proche mais toujours aussi fugace. Cette fois, vous essayez de la suivre du regard, mais elle disparait encore. La voilà de nouveau. Elle se rapproche et vous la distinguez mieux.

 

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C’est un oiseau. Il se glisse dans le creux des vagues puis surgit au-dessus des crêtes. Au sommet de sa boucle il vire sur l’aile et redescend, sans effort, sans même un battement d’aile. Pas de doute, ce grand oiseau blanc qui vous observe, c’est un albatros, votre premier albatros. Le symbole des latitudes Sud est là, le décor est désormais en place. Il ne vous reste plus qu’à entrer en scène.

Mais l’albatros n’est pas venu tout seul, il s’est fait accompagner par le vent. Ca monte. Il faut réduire, vite, un ris de plus dans la grand-voile. Avec les automatismes et une bonne organisation, la manœuvre se déroule sans anicroches. Inspection rapide du pont et du gréement avant de se réfugier à l’intérieur. Tout va bien. On ferme la porte, histoire de limiter les entrées d’eau. Maintenant, il va falloir surveiller.

Basculant sur la pente de la vague, le bateau accélère. Plus de 20 nœuds. Le sifflement de la quille monte dans les octaves, accompagné par celui plus grave des safrans. Avec les haubans qui font les basses, l’orchestre de chambre des 40e joue ses premières partitions. Mais le fortissimo s’interrompt brutalement. Fin de la descente. L’étrave percute le creux de la vague. Coup de frein. Avec l’inertie, la coque s’enfonce sous des tonnes d’eau verte qui déferlent sur le pont comme un rouleau sur une plage. Le torrent d’eau explose en gerbes sur les chandeliers et les pièces d’accastillage avant de s’écouler en cascade dans le cockpit. Malgré le peu de lumière, les fines gouttelettes en suspension s’irisent en arcs en ciel, seules tâches de couleurs éphémères dans cet univers gris et sombre.

De l’intérieur, on ne voit pas tout du spectacle. Seule la lumière qui baisse brutalement quand la masse d’eau recouvre les hublots, donne une idée du volume liquide qui passe à l’étage au-dessus. Sensation inconfortable de ne pas tout maîtriser mais c’est ici qu’il faut être. Une fois les voiles bien réglées, rester à l’extérieur dans ces conditions serait à la fois épuisant et dangereux.  

Rien d’autre à faire que d’attendre la vague suivante tous les sens en éveil. Petite embardée. Le pilote automatique a répondu un peu tard. Ça passe. Attention tout de même. A ces vitesses, le coup de barre mal ajusté peut vite mener à la faute. Muscles tendus, vous êtes aux aguets, prêt à bondir pour aller prendre la barre. Accélération. Le bateau part sur la tranche. « Mais qu’est ce qu’il fait, le pilote ? » Vous, vous auriez  déjà réagi, lui pas encore ou pas assez.  « Mais qu’est ce qu’il fait, bon dieu ? J’y vais ou je n’y vais pas ? » Trop attendre et ce sera trop tard. Tout se joue en quelques fractions de secondes. Vous êtes déjà debout, mais ouf, c’est bon, vous sentez la trajectoire qui se stabilise et le bateau qui se redresse.

De l’intérieur, vous percevez chaque bruit, chaque mouvement, même les plus imperceptibles au milieu des plus violents. Dans cette symbiose avec le bateau construite pas à pas, au fil des milles, des vents et des mers, vous avez décodé et appris son langage. Il a fallu du temps, de l’obstination et quelques déconvenues. Mais désormais, même dans l’inconscient du sommeil, vous êtes capable de sentir le moindre changement de son comportement. L’objet bateau est devenu un compagnon qui vous parle, un ami qui vous entoure et vous protège. Vous en parlez à la 3e personne, parfois même vous le tutoyez. De cette intimité naitront des liens qui demanderont un certain temps pour se dénouer, après le retour dans le Port des Sables d’Olonne.

Certains voiliers gardent un langage incompréhensible. Il faut s’en méfier. Avec ceux-là, la course peut devenir un combat, non contre les éléments mais contre son propre bateau. Le pilote automatique n’a pas encore cette perception du langage. A vous de lui inculquer les bons paramètres pour cette houle du Sud. Quand il aura acquis votre dextérité, vous aurez un peu plus confiance et vous pourrez aller dormir sans appréhension.

Coup d’œil sur le speedo : 25 nœuds. Impression d’être un aveugle sur une piste noire. C’est chaud, mais on ne va pas s’en plaindre. Les sensations sont bien celles qu’on attendait. Tout de même, il va falloir s’y habituer. Les autres ne sont pas loin et vous le savez, ils ne lâcheront rien. La guerre des 40e est déclarée à coups d’empannages et de surfs sauvages. Même pas peur.

Avec la résistance à la fatigue comme enjeu, l’affrontement va durer des jours et des semaines. Gare à la surenchère. Alors pour s’adapter à ces conditions extrêmes et ne pas tomber dans le piège de l’usure du corps et de l’esprit, il faut vivre à son propre rythme, en oubliant celui des autres. C’est dans cette vie cadrée par des repères que l’organisme va puiser sa force et son équilibre. L’heure des fichiers météo, des repas, des périodes de sommeil sont autant de moments dont la régularité doit ponctuer la journée. C’est au prix de ces contraintes que l’on peut organiser la riposte, limiter les faiblesses et le stress.

Sans cette maitrise des tensions permanentes l’organisme court vite à son épuisement, ce « burn out » du monde professionnel. Brutalement, face à l’imprévu, vous vous sentez bloqué, sans pouvoir réagir. Couvert de sueurs froides, la gorge serrée, les mains moites, vous êtes comme paralysé. Parfois la réaction est plus sournoise avec une impression de fatigue irrépressible et un corps qui ne répond plus. Alors dans une spirale négative où l’apathie et l’indifférence ont remplacé l’énergie et la motivation, tout devient beaucoup plus difficile.

Sur la course, on n’en est pas là, mais il va falloir se gérer, à l’économie et en s’auto-protégeant. Pour durer et gagner, cette aventure humaine de l’extrême se joue dans l’harmonie du mental et du corps et surtout pas dans le combat contre soi-même.

Dr Jean-Yves Chauve