Accueil > Magazines

Marin, marine

Magazines

par Jean-Yves Chauve
© VINCENT CURUTCHET / DPPI / Vendée Globe
 
Le mercredi 10 décembre 2008 à 14:00

Pas envie de se lever ce matin. Envie de prolonger cette chaude quiétude du réveil comme un dimanche matin d’hiver quand la pluie cingle les volets secoués par les bourrasques de vent. Alors pourquoi ne pas s’octroyer une journée de congés ? Un jour de vacances dans les 40e rugissants, pas mal, non ? Même au Club Med, ils n’y auraient pas pensé. Allongé dans la couchette, les yeux ouverts et le corps bien emmitouflé dans le duvet, on prend le temps et on rêvasse.

Europ Assistance

Il y a quelques jours encore, on aurait été effrayé de laisser le bateau seul sous pilote automatique dévaler les pentes des vagues à plus de 20 nœuds. Mais l’organisme humain a cette capacité incroyable de s’habituer à tout. Alors la trépidation de l’eau qui défile, tout contre votre oreille, de l’autre côté de la fine couche de carbone, vous rassure et vous apaise. Ca va vite, tout va bien. Votre rêverie se prolonge. Elle vous entraîne et vous fait plonger dans ce monde que vous côtoyez sans le voir, le monde sous-marin que vous parcourez comme un long-courrier survole l’étendue de la terre. Vue d’en dessous, des profondeurs de la mer, la surface de l’eau est un autre ciel. Un ciel couleur argent, sombre ou clair, bleuté ou rosé selon les nuages et l’heure, un ciel que les rayons du soleil pénètrent, balayant, à coups de projecteurs laiteux, tout le bouillonnement de vie de ce désert liquide. Ce matin ce ciel est agité, parcouru de longues veines bleutées et zigzagantes des vagues. Les énormes nuages de bulles d’air des déferlantes éclatent et se répandent dans un roulement assourdi par l’eau.  Vous voilà baleine nageant sans effort sous cette voûte. Près de la surface vous êtes un peu ballottée mais ces mouvements vous bercent sans vraiment vous gêner. 


Soudain, vous percevez un bruit que vous n’avez jamais entendu, un bruit plus aigu, comme une plainte qui monte crescendo. Le bruit se rapproche. Et brutalement la surface de votre ciel est traversée par un cône sombre qui ressemble au ventre d’un énorme poisson. Sa longue nageoire rouge fluo plonge dans la mer. A son extrémité, accroché comme un poisson-pilote, un bulbe effilé et pointu transperce l’eau comme un obus. A peine le temps de l’apercevoir qu’il est déjà sur vous. Un coup de queue violent et vous avez tout juste le temps d’éviter le tranchant de la nageoire et la pointe de l’obus. Dans un tourbillon d’écume, il a déjà disparu. Ne reste plus qu’une longue trace sombre qui ondule et s’amenuise lentement comme celle d’un avion dans l’autre ciel, celui que vous apercevez quand vous venez respirer à la surface.


Ce danger imaginaire évité de justesse, vous réveille tout à fait. Vous vous dîtes que si cette baleine avait été réelle, vous auriez pu la percuter avec votre quille et sans doute lui faire très mal. On n’a pas encore inventé le klaxon sous-marin qui prévient que l’on arrive. Dégager la route s’il vous plait ! Bon, ce n’est pas tout ça, les dix minutes de vacances sont terminées, maintenant il faut se lever. S’extirper du duvet.  En femme prévoyante, vous avez rangé vos sur-chaussettes à l’intérieur, à l’abri de l’humidité. Malgré les mouvements du bateau, il faut réussir à les enfiler, pas simple, puis se contorsionner pour ne pas poser les pieds sur le sol humide. Les chaussons, maintenant. Parfait. Puis dans les urgences, faire chauffer l’eau pour le thé.
Vous vous sentez un peu lasse mais vous savez que vous aller tenir, patiente et déterminée, malgré ces contraintes et ces fatigues intimes que les hommes ont la chance d’ignorer. Vous êtes marin, un nom masculin qui n’a pas de féminin. Car la mer n’a toujours été qu’une histoire d’hommes. Les femmes, elles, étaient reléguées à terre, pour des ardeurs éphémères. On en rêvait à la manœuvre ou dans le poste d’équipage, avec ces chants de marins nostalgiques dans lesquels les histoires d’amour se terminent toujours mal. Certaines, pourtant, réussirent à devenir capitaine et pirate, déguisée en homme et cachant toute féminité. Mais les temps ont changé et les femmes font désormais partie de l’histoire maritime et de la course au large.


La bouilloire commence à siffler. Le sachet de thé. Le bol bouillant réchauffe vos mains et votre visage. Mais le vent monte. S’habiller rapidement pour sortir manœuvrer. Ca va être dur, car malgré l’entraînement, le rendement de votre respiration et la puissance de vos muscles n’atteindront jamais ceux des hommes, loin de là. Alors, vous le savez, vous allez devoir tout donner sur cet engin conçu à l’identique de celui des garçons. Pas d’autre choix. Car dans cette perpétuation obligée de l’espèce, la génétique a défini les rôles. Des hommes conquérants pour nourrir et défendre, des femmes protectrices pour procréer et élever. Bien sûr ces schémas sont simplistes et réducteurs mais ils recouvrent des comportements innés remodelés par les acquis de la vie. Lorsqu’on pose un ballon par terre, les garçons shootent, les filles le ramassent et le serrent contre leur coeur.


Le vent monte encore. Cette fois, il faut y aller et vite. Ne pas attendre pour éviter l’affrontement aux limites de vos forces. S’économiser, jouer l’esquive, l’anticipation, l’intuition. Ce sont d’autres armes que la lutte virile contre les éléments. Dans une course aussi longue, peu importe la méthode, l’essentiel est d’arriver intacte et en bonne place dans le port des Sables d’Olonne. Le cérémonial de l’habillement est long et minutieux si vous voulez rester au sec. Le vent est fort, il va falloir se battre comme un homme malgré un pouls plus rapide, une tension artérielle plus faible, un volume du cœur plus réduit et une moins bonne résistance aux actions violentes. Proportionnellement, l’effort est bien plus considérable, il en est d’autant plus admirable. Alors dans cette compétition d’égal à égale, le nom de marin a bien trouvé son féminin : marine du Vendée-Globe.


Dr Jean-Yves Chauve