Des 15 participants au troisième Vendée Globe (1996/1997), quatre figuraient parmi les favoris : Christophe Auguin, Yves Parlier, Isabelle Autissier et le Canadien Gerry Roufs. Ils ont en commun de posséder une «pelle à feu» dirait Hervé Laurent, comprenez la dernière livrée de ces plans Finot-Conq à la fois plats, puissants et légers qui surpassent complètement leurs aînés aux allures débridées. De fait, après un mois de navigation, les quatre marins occupent la tête de la flotte. Auguin mène le train devant Autissier, Parlier et Roufs. On s’attend à une bagarre au sommet dans l’océan Indien… Qui ne va pas avoir lieu, car Isabelle puis Yves vont devoir quitter la course gouvernail cassé.
1er décembre 1996 : A l’orée de l’océan Indien, Isabelle Autissier a prévu son passage à la longitude du cap de Bonne Espérance pour le lendemain. La première tempête des mers du sud s’annonce en guise de bienvenue. Dehors, l’aube a pointé le bout de son nez et l’anémomètre ne cesse de grimper. La navigatrice alors placée en seconde position à quelques dizaines de milles du skipper de Geodis (Christophe Auguin) vient de prendre un ris dans la grand-voile quand le bateau part subitement au lof. La barre est angulée à fond et le bateau ne revient pas : «Bizarre, s’étonne Isabelle… je débranche le pilote, la barre est molle, inutile…» Elle va vérifier l’accouplement de la transmission sous le cockpit. Tout est ok. Elle remonte sur le pont, empanne pour mieux voir ce qui se passe sous l’eau de l’autre côté. Il n’y a plus rien ! Le safran tribord est cassé au ras de la coque. PRB, comme les autres nouveaux bateaux, possède deux safrans. Avec un seul safran, le bateau peut encore se diriger mais il est impensable de continuer la course ainsi car lorsque l’appendice intact sort de l’eau sous l’effet de la gîte, le bateau devient incontrôlable. Isabelle, décidément malchanceuse avec ses tours du monde – démâtage dans le BOC 1990, nouveau démâtage en 1994 du côté des Kerguelen sur son Ecureuil à quille pendulaire, puis naufrage au sud de l’Australie – n’a pas le choix. Elle doit faire escale au Cap. Elle en repartira quelques jours après avec de nouveaux gouvernails acheminés de France par avion et ralliera Les Sables, toujours en solitaire, dans un temps record… Alors qu’elle n’est plus en course.
6 décembre 1996 : Amnesty International, le plan Joubert/Nivelt skippé par Thierry Dubois, heurte un objet qui casse net le safran tribord. Sous le coup de la déception le jeune navigateur décide de rebrousser chemin vers la France et d’abandonner. Il se ravisera, rejoindra le Cap, en repartira avec un nouvel appendice et poursuivra son périple jusqu’à son naufrage un peu plus tard lors d’une tempête dans l’océan Indien. Quelques heures après, le PC course apprend que Yves Parlier a cassé un safran (le bâbord) lui aussi la faute, semble-t-il, à un growler. L’incident s’est produit bien au-delà de la pointe sud-africaine et l’Aquitain décide de prolonger sa route jusqu’à Fremantle (sur la côte SW de l’Australie) pour réparer. Du coup, Christophe Auguin, débarrassé de ses deux rivaux, se retrouve seul en tête de la course avec plus de 500 milles d’avance sur le second. Le Normand arrivera d’ailleurs premier aux Sables avec une avance considérable sur les suivants, rescapés d’un Vendée Globe particulièrement éprouvant.
Epilogue : Jean-Marie Finot, l’auteur de ces bolides à voile avec son compère Pascal Conq ne comprend pas cette casse à répétition : «Les appareils à gouverner sont échantillonnés exactement comme ceux du dernier Vendée Globe. Ceux du Crédit Immobilier de France (Marc Thiercelin) entament leur 3ème Tour du Monde et on n’a jamais eu de problème». La malchance - si on en croît les experts - est que ces pièces en carbone (mèche et pelle) ont tapé un objet flottant à grande vitesse. Et comme l’explique Jean-Marie : «A dix nœuds de vitesse un safran qui heurte une masse de 100 kg est endommagé. A 20 noeuds, il subit les mêmes dommages en cognant une masse de seulement 25 kg, mais il explose si la masse pèse 75 kg…» De toute évidence l’augmentation de la vitesse constitue un facteur aggravant. C’est la raison pour laquelle les nouveaux voiliers du Vendée Globe possèdent des safrans relevables manuellement et surtout dotés d’un système d’escamotage en cas de choc.
Patrice Carpentier