Coup d’œil sur le cap. Le vent a tourné en se renforçant. Le bateau souffre. Il accélère et enfourne dans les vagues à la fin de chaque surf. Le coup de frein est brutal. Attention, danger. Dans ces ralentissements, la pression du vent sur les voiles, le mat et les haubans s’accentue énormément.
Pensées inquiètes pour cet édifice constitué d’une multitude de pièces dont la défaillance d’une seule peut tout faire s’écrouler. Les malheurs de Loïck et Mike ne sont pas là pour rassurer. Alors il faut tout faire pour limiter les tensions et la solution est simple : accélérer. Accélérer pour augmenter la portance de la coque et mieux esquiver les vagues, accélérer pour diminuer la poussée du vent sur les voiles. La technique semble paradoxale mais la vitesse est la meilleure sécurité. Alors, vous voilà Yves Montand dans le Salaire de la Peur. Ici les vagues remplacent la piste en tôle ondulée et le gréement la cargaison de nitroglycérine. Mais le souci est le même, ne pas ralentir pour ne rien exploser. Quant à la peur et à son salaire, on en reparlera après le Cap Horn, mais l’addition risque d’être salée.
En jouant sur le cap et l’angle des vagues, le bateau devrait retrouver une trajectoire plus fluide. Pas de choix, il va falloir sortir pour régler les voiles et affronter le vent glacial. D’abord prendre le temps de s’habiller, soigneusement. Le but est plutôt de rajouter des couches, car dans cette cabine monacale, aux parois lisses et brillantes comme un bloc chirurgical, il fait aussi froid et humide que dehors, les courants d’air en moins. Alors on vit et on dort en sous-vêtements, polaires, chaussettes et bonnet. Le chauffage, ce sont 2 photos de famille à la plage sous les cocotiers. De temps en temps le réchaud et surtout le moteur apportent un semblant de chaleur trop vite dissipée.
Polaire supplémentaire, cagoule, gants et ciré. Bien contrôler l’étanchéité au niveau des poignets et du col. Rien de pire que l’eau glacée qui s’insinue dans les bras ou dans le cou. OK, on y va. Dehors, c’est vraiment l’hiver. Pourtant, nous sommes en été, avec un soleil très haut et des nuits très courtes. Mais les rafales arrivent en direct du congélateur antarctique où quelqu’un a oublié de refermer la porte. Avec une température de 4°C et un vent à 60 kilomètres/heure, la sensation de froid équivaut à -12 ! Alors on fait vite, en surveillant les vagues du coin de l’œil. Méfiance. En voici une qui passe par-dessus le roof et dévale à pleine puissance. Si vous ne l’aviez pas vu venir, c’était la douche garantie et encore des vêtements mouillés impossibles à faire sécher.
Les gants glissent sur les écoutes détrempées. Rien à faire, il faut les enlever. Au contact de l’eau et du vent, vos mains refroidissent et s’engourdissent immédiatement. Ca fait mal, avec des fourmillements et des crampes qui paralysent tous les doigts. Pas étonnant. Dans l’eau, la fuite de chaleur est trente fois plus rapide que dans l’air.
Alors, pour éviter que la réserve de chaud du corps ne soit absorbée par le froid, l’organisme a mis au point une parade : rentrer dans sa coquille, s’isoler de l’extérieur. Les petits vaisseaux de la peau jouent ce rôle. Ils se contractent afin qu’un minimum de sang soit au contact du dehors. Car l’être humain est un animal à sang chaud qui fonctionne autour de 37°, ni beaucoup plus, ni beaucoup moins. Ce sang refroidi pourrait provoquer des dysfonctionnements. Du cœur par exemple.
OK pour les manœuvres. Un peu de rangement, rapidement. La réaction de protection contre le froid a bien eu lieu. Vos doigts n’ont plus de sang, ils sont blancs, raides et sans force, comme anesthésiés. Attention aux blessures et aux crevasses. Les mains elles-mêmes sont gonflées. Le manchon d’étanchéité des poignets sans doute trop serré, fait garrot et empêche un retour normal du sang. A détendre un peu, s’il vous plait. Sur le pont, on peaufine encore les réglages en observant le comportement du bateau. Sans bouger, le froid vous envahit peu à peu. Tant que vous étiez à la manœuvre, c’était supportable. Les muscles sont d’excellentes chaudières qui produisent 4 fois plus de chaleur que de force. Mais maintenant que vous êtes immobile, vous frissonnez. Ces frissons sont les premiers symptômes du refroidissement. En provoquant la contraction involontaire et saccadée des muscles, l’organisme renforce la production de chaleur du corps pour le maintenir à bonne température.
Enfin le bateau est sur la trajectoire, pilote automatique bien réglé. Repli rapide à l’intérieur, à l’abri du vent. Quelques mouvements de bras et quelques sauts pour réactiver la circulation. Les pieds sont aussi froids que deux glaçons. Le sang revient doucement dans les mains. La peau est rouge et brûle, comme si le sang avait du mal à se frayer un chemin dans cet épiderme durci par le froid.
Un bol de soupe bien chaud. Les doigts sont encore maladroits pour tourner la mollette du réchaud. Mais ça y est, c’est fait. La douce chaleur des flammes rayonne sur le visage et les mains. Petit moment de bien-être. Après la soupe, ce sera un plat de nouilles lyophilisées. C’est rapide et riche. Ici, le menu quotidien est à 6000 calories. Et si la température chute de 10%, il faudra 5% de calories en plus. Alors, si vous n’avez plus faim ou pas assez mangé, pas d’inquiétude. Vous avez votre garde-manger à domicile avec ces graisses que l’on met trop facilement en réserve et pour lesquelles on est prêt à tout pour s’en débarrasser. Pourtant, ce réflexe ancestral et héréditaire du stockage nous a sauvé la vie à l’époque reculée des famines. Mais les temps modernes dans nos pays riches sont ceux d’une abondance considérée comme normale. Nos gènes ne l’ont pas encore pris en compte. Alors les 100 000 calories de nos 20% de masse grasse devront être suffisantes pour faire face et pour voir venir.
Dr Jean-Yves Chauve