C'était le 9 Novembre exactement. Ce matin là, ils ont pris le temps de se dire au revoir, comme si les dernières minutes pouvaient se projeter dans ces mois d’absence. Ils se sont serrés très fort en chuchotant leurs mots à eux et se sont regardés jusqu’au fond des yeux.
Et puis, un peu plus tard, le bateau s’est estompé doucement dans la brume du soir.
Désormais on s’imagine là-bas tout en vivant ici, à terre, dans cet endroit qui est aussi le sien. On y est mais sans vraiment y être, l’esprit occupé par la météo, des conditions de mer, des soucis racontés dans son dernier appel. On vit dans l’attente, avec l’obsession du téléphone. « La batterie, oui c’est encore bon, par contre, la réception ce n’est pas terrible… ». Etre sûr de bien entendre la sonnerie, surtout la nuit, en plein sommeil. Alors on a choisi le son le plus désagréable et le plus fort.
Ce soir, il fait froid et le vent est glacial. Difficile de s’endormir dans ce lit bien trop grand. On pense aux paquets de mer qui s’engouffrent dans le cockpit, aux manœuvres acrobatiques et hasardeuses, à la houle, aux déferlantes, à la solitude et au danger, aux dangers surtout. Que l’on soit compagne ou compagnon de ces hommes et de ces femmes embarqués dans cette aventure extraordinaire, les liens affectifs sont autant de fils qu’il faut réussir à détendre pour pouvoir enfin se laisser aller au sommeil.
Et puis la vie doit continuer ici, une vie banale, bien plus terre à terre. Alors pour que l’absence et les appréhensions restent supportables, on s’implique dans le vécu de tous les jours, le travail, les amis et les rires qui vont avec. Certains assimilent cela à un détachement coupable. C’est pourtant le moyen d’assumer au mieux le tour du monde en solitaire de l’autre, sans en avoir ni les clefs ni une quelconque emprise.
Restent les inévitables questions auxquelles on doit répondre. Quand elles renvoient à ses propres interrogations, on se compose un visage de convenance, serein et confiant, même si, du fond de soi-même, remontent des inquiétudes avec en filigrane, l’accident de Yann et les difficultés de tous les autres. Alors, on rassure et on se rassure soi-même, méthode Coué oblige. Sensation étrange de n’être perçu que comme l’interprète transparent et privilégié à travers lequel chacun veut participer à l’aventure. Difficile d’expliquer qu’au-delà de ce dévouement, on existe aussi, avec ses propres tourments. Car dans ce projet construit ensemble, il y a le héros et l’autre, dont le rôle obscur et ingrat est essentiel pour que ce rêve de tour du monde puisse exister.
De temps en temps, les questions sont plus insistantes, plus impatientes. Des questions insidieuses sur la place dans le classement ou la faible vitesse du bateau. Alors on tente d’expliquer, de justifier pour être à la fois avocat et interface protecteur face à des insatisfaits qui, depuis leur fauteuil, pensent qu’à l’évidence, il est possible de faire beaucoup mieux.
Pour celles qui ont des enfants, pas simple de répondre à leurs angoisses, surtout si à bord du bateau, la situation est un peu compliquée. Des pleurs, des colères, des cauchemars, un mal au ventre, des mauvaises notes sont autant de signes qu’il faut savoir interpréter pour les prendre en charge et les apaiser. L’école et les réflexions abruptes et maladroites des autres enfants ne sont pas là pour y aider.
Pendant les fêtes et particulièrement à Noël, l’absence est encore plus présente, même si, grâce aux liaisons satellites, on peut voir en direct son papa déguisé en Père Noël ouvrir le cadeau spécialement préparé pour lui avant le départ. On aimerait tellement pouvoir l’embrasser !
Car, dans cette longue et difficile progression vers le Cap Horn, les contraintes et les agressions sont telles que la fatigue physique et mentale peut s’insinuer peu à peu. Alors le fait de manger n’importe quoi n’importe quand, de dormir par-ci par-là, d’être désabusé ou sans ressort face à un problème sont autant de signes d’une lassitude et d’une spirale négative qu’il faut pouvoir déceler et dire.
Pour y échapper, au-delà du repos nécessaire, il faut admettre de se donner du temps pour se retrouver avec soi-même. Dans cette solitude obligée, le moment des repas doit, par exemple, redevenir un moment à part, un moment privilégié. Si le plat est bon, c’est une vraie récompense. Car le goût et les odeurs ont des pouvoirs d’évocation étonnants pour mieux se ressourcer. D’un seul coup, on peut, par la pensée, se retrouver au milieu d’un repas de famille, avec le plat fumant au milieu de la table. Pendant quelques instants, on quitte le bateau et cette bulle isolée pour vagabonder dans ses souvenirs avec des personnes que l’on aime ou que l’on a aimé. Cette distanciation est une ouverture nécessaire quand les tensions deviennent trop fortes. Tous les manuels de survie l'affirment. On assume d'autant mieux les conditions stressantes que l'on a les capacités intellectuelles pour s'en évader.
Dr Jean-Yves Chauve