Derrière la porte de l’enfer blanc, ce n’est pas forcément le paradis : le cap Horn est certes un point de soulagement mais pas encore une libération. Après quatre semaines et plus dans les mers du Sud, les solitaires vont enfin mettre le clignotant à gauche pour une dernière ligne droite… qui s’annonce bien courbe !
Horn, rocher mythique ! Caillou posé à l’extrême pointe de l’Amérique du Sud. Par 55° 58’ 47'' Sud et 67° 17’ 21'' Ouest. Le cap Horn surnommé le cap Dur par les navigateurs, n’existe que depuis le 16ème siècle, lorsque le corsaire de sa Gracieuse Majesté, Sir Francis Drake, l’eut franchi en 1578. Il laissera son nom au détroit qui sépare la Terre de Feu de l’Antarctique, prolongé à cette longitude par la presqu’île de Graham et les îles de Shetland du Sud. Un passage de seulement 550 milles entre ces deux continents. Mais pour des raisons d’état, le chemin fut gardé « secret défense » par l’Amirauté britannique jusqu’à ce que les Hollandais, las du monopole du commerce imposé par la Compagnie des Indes qui contrôlait le détroit de Magellan, n’arment deux navires commandés par Willem Cornelisz Schouten et financés par Jacob Le Maire.
L’Eendracht (La Concorde, 360 tonneaux, 65 hommes, 19 canons) et le Hoorn (110 tonneaux, 22 hommes, 8 canons) partirent de Texel le 14 juin 1615 pour trouver une issue autre que le détroit de Magellan (1519), premier européen à découvrir le Pacifique. Le Hoorn disparut dans un incendie au large des côtes de Patagonie, mais La Concorde réussit son pari : « Le 31 janvier 1616, vers midi, on doubla un cap formé de deux montagnes pointues et d'une hauteur extrême. C'était la pointe ultime de la Terre de Feu. Le capitaine lui donna le nom de sa ville : Kaap Hoorn. Depuis, nous n'eûmes plus de terre par proue, ni plus de doute que nous fussions dans le Grand Océan Pacifique ».
La route de l’or
Progressivement colonisée, l’Amérique du Sud était sous contrôle espagnol à partir de l’isthme de Panama, mais les Anglais conquirent l’extrême Sud au début du 19ème principalement sur la côte Ouest, au Chili. Ils s’aperçoivent alors qu’il est plus rapide et plus sûr de transiter par la mer que par terre pour rallier les deux côtes de l’Amérique ou pour atteindre Valparaiso, nouvel Eldorado du continent américain : en soixante jours, un chargement est à destination au départ de Londres ! Et en 1848, un pionnier, James W. Marshall, découvre un gisement d’or près de Yerba Buena, tout juste rebaptisé San Francisco… à 4 000 kilomètres de New York. Le Lieutenant Beale qui a rapporté la nouvelle sur la côte Est, n’a mis « que » huit mois pour franchir tous les pièges du Far West : Indiens, déserts, chaînes de montagne, plaines immenses ! La voie maritime s’avère donc la plus rapide : 14 000 milles à courir via le cap Horn.
Tout ce qui flotte depuis Boston jusqu’à la Nouvelle-Orléans est ainsi réquisitionné pour transporter les chercheurs d’or et leur approvisionnement. De quatre navires mouillés en rade de San Francisco en 1848, le trafic passe à 775 bâtiments l’année suivante, de tous types et de tout tonnage. En un an, plus de 90 000 personnes émigrent de l’autre côté de l’Amérique par la voie du cap Horn ! La ruée est telle que les navires viennent à manquer : les riches négociants de Boston sentent le vent et construisent en des temps records les plus majestueux des voiliers, les clippers dont le célèbre Flying Cloud (nuage volant) qui ne mettra que 89 jours en 1854 entre New York et San Francisco, un record à la voile qui tiendra pendant 135 ans !
Certains bateaux terminaient directement sur la plage devant le Golden Gate, car l’équipage n’avait qu’une idée en tête : piocher de l’or. Les capitaines restaient à bord car ils touchaient 300 à 400 $ par mois, recevaient aussi 5% du fret et des billets des émigrants, 25% sur les billets des cabines de passagers et deux cents par courrier transporté. Sans compter les primes et les paris entre commandants à l’Astor Bar de New York ! Mais le problème était le retour : parfois les matelots payés douze dollars par mois à l’aller ne voulaient pas re-embarquer pour revenir, même pour 150 $ ! Il fallait parfois « shanghaïer » un équipage : des rabatteurs passaient de bar en bar pour saouler les hommes, leur faire signer un rôle, et les embarquer de force pour la Chine (Shanghai), voyage retour des navires pour y charger le thé et la soie avant de rallier Londres ou Boston, encore par le cap Horn.
De but en buttes
Les premiers passages du cap s’effectuaient donc principalement de l’Atlantique au Pacifique, soit contre les vents dominants. Avec les grands voiliers du 19ème siècle, il fallait parfois des jours, voire des semaines pour passer ce rocher face à une mer démontée et des vents remontés : bloquées par la cordillère des Andes au Nord et par l’Antarctique au Sud, les dépressions s’engouffrent dans le détroit de Drake comme dans un entonnoir tandis que les vagues butent sur la remontée des fonds tel un tsunami. Il n’est pas rare d’y voir des creux de plus de dix mètres et certains crurent y laisser plus que des plumes : Bruno Peyron et son équipage lors du premier Trophée Jules Verne en 1993 durent affaler toute la toile et prier miséricorde pour ne pas finir broyer sur les îles d’Ildefonso, Diego Ramirez, Hermite, Herschel… qui parsèment la côte avant le Horn.
Mais le plus célèbre passage reste celui du navire Edward Sewall qui, en 1904, mit 67 jours pour franchir le redoutable promontoire au prix d'un louvoyage désespérant entre la Terre de Feu et l'Antarctique. Quant au trois mâts Garthway, ne trouvant son salut que dans la fuite, il mit cap à l'Est et rejoignit le Chili en faisant le tour complet de l'Antarctique ! Certains capitaines de clippers cadenassaient les drisses pour que les matelots ne réduisent pas la toile car il fallait aller le plus vite possible de l’autre côté de la Terre de Feu pour tirer le maximum du chargement embarqué : le fret rapportait autant que la valeur d’un clipper, soit 70 000 $ !
Les mites bouffent le mythe
On le voit, le cap Dur se franchissait principalement d’Est en Ouest et il fallut attendre la fin du 19ème pour qu’un illuminé pense à le franchir « dans le bon sens » en solitaire après avoir paré les deux autres caps de Bonne Espérance et de Leeuwin. Depuis Joshua Slocum, ils ne sont qu’une petite centaine en solitaire à s’enorgueillir d’avoir vu ce bloc noirâtre, lugubre, sinistre, froid, embrumé, neigeux, caillou de quelques centaines de mètres de haut surmonté d’un phare. Mais pour se dire cap-hornier, il ne suffit pas comme certains de mettre sa planche à voile à l’eau devant le rocher pour le franchir, il ne suffit pas comme les touristes qui déferlent désormais en paquebot, d’aller pour dix dollars faire viser son passeport par les gardiens du feu : il faut courir les milles, passer des semaines voire des mois dans les houles du Grand Sud. Les tampons, ils s’en tamponnent !
Être cap-hornier, c’est aussi pouvoir pisser au vent et cracher dans la mer. Dans le premier cas, l’intérêt reste restreint car s’il est déjà difficile d’uriner en tenue de combat (sous-vêtements, polaires, cirés), il semble énigmatique de se pisser sur les pieds. Quant à tenter de faire monter le niveau des océans en salivant plus que de raison pour cause de contrariétés, le challenge apparaît mystérieux. Certains estiment aussi qu’ils peuvent se percer l’oreille d’un anneau en or (le plus gros possible), donnant une notation de flibustier à un profil basané. L’histoire maritime n’a semble-t-il jamais gardé souvenir de cet étrange percing avant l’heure lié au franchissement du Horn, si ce n’est que nos ancêtres les corsaires pratiquaient ce rituel : c’est un point d’acupuncture qui favorise la vue lointaine. Mais ces pirates du Roy ne dépassaient que rarement le cap… Sizun !
Horn, toujours tu chériras la mer
Ainsi quand on a zigzagué entre les glaçons, louvoyé entre les dépressions, slalomé entre les wagons de déferlantes, titubé de fatigue et de coups, grelotté de froid et de vent, alors le Horn est une véritable porte de sortie. On l’espère le plus tôt possible mais on craint d’y parvenir : sera-t-il pacifique ou lancera-t-il ses démons ? Il fut des passages mémorables par des calmes qui régnaient aux abords du cap, des franchissements incroyables comme celui de VDH lors de son tour du monde à l’envers qui passa le Horn au portant avec 35 nœuds d’Est. Ou le glacial parcours d’Olivier de Kersauson et de son équipage au près dans un zéphyr de Sud qui gelait les drisses… Certains solitaires se sont même retournés au large de cette Terre de Feu qui porte bien mal son nom au vu des températures qui y sévissent !
D’ici quelques heures, les premiers solitaires du Vendée Globe passeront le Horn : ils n’auront mis qu’un peu plus d’un mois pour sortir des mers du Sud depuis le cap de Bonne Espérance, les derniers y passeront près de huit semaines avant de voir enfin cette issue. Et ce n’est pas parce qu’une porte est fermée qu’il n’y a plus de courants d’air : il y a des fenêtres météo qui ne rendent pas la remontée le long des côtes argentines dorée… Mais la longue traversée de l’Atlantique fait aller vers du beau, du bon, et moins de bonnet. Vive le chaud ! Finies les suées par 3°C, terminé le stress du coup de baston, achevées les sinistres nuits rythmées de crêtes écumantes. Ouf… Horn, sweet home, disent les Anglais.
Dominic Bourgeois