2000 : La grand-voile pour démarreur
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par Patrice CarpentierC’est le dernier jour de l’an 2000. A bord de PRB qui vogue dans le Pacifique Sud en tête du Vendée Globe, Michel Desjoyeaux entame la nouvelle année sous de bons auspices. Il vient de sortir d’une barrière anticyclonique qui va sans doute ralentir Roland Jourdain et Ellen MacArthur, ses deux adversaires directs, et il fait route à bonne vitesse vers le cap Horn. Tout baigne jusqu’au lendemain matin, 8h, quand le téléphone sonne dans un appartement parisien. «La fête est finie, le démarreur de mon moteur est en bouillie», s’apitoie le skipper de Port La Forêt.
Consternation
En course océanique le moteur est absolument indispensable pour produire l’électricité qui alimente l’instrumentation et surtout - en solitaire - le pilote automatique. PRB possède certes une éolienne et des panneaux solaires pour suppléer à une panne passagère, mais là – sans démarreur – c’est la panne perpétuelle. De plus l’éolienne n’est vraiment pas productive au portant, allure prédominante dans le Grand Sud, pas plus que les panneaux quand le temps est gris. Michel se voit donc contraint à de longues stations à la barre et cogite sur un moyen de faire partir son moteur sans démarreur car il ne peut se résoudre à imaginer que sa quête de victoire à la voile soit annihilée par un… problème de moteur.
Le fil rouge
A terre, les techniciens de Yanmar, le motoriste de PRB, ont installé dans leur atelier un 37 CV identique à celui qui équipe le voilier et ont tenté de le faire partir manuellement. Ils ont réussi non sans peine. C’est une bonne nouvelle pour Michel, sauf qu’avec la seule force de ses deux mains et dans l’environnement de son voilier la tâche s’avère impossible. Les meilleures idées qui convergent de diverses sources partent du même principe : «Il faut sangler le volant du moteur – en réalité un deuxième réa installé par Michel - et par un subtil jeu de bouts et de poulies le relier à un producteur d’énergie». Lequel ? Le «Professeur» qui a un talent inné pour la bricole peut donner libre cours à son imagination. Trois jours durant, les tentatives se révèlent pourtant vaines. Jusqu’à ce que la bonne idée soit validée. Imaginez le lanceur d’un moteur hors-bord ou celui d’une tondeuse. En tirant un coup sec sur le cordage enroulé sur la poulie vous démarrez le moteur. Sur PRB, Michel a besoin d’une traction autrement plus conséquente que ses biceps. Il va trouver la solution en s’aidant… du vent tout simplement. Le bout lanceur, incidemment de couleur rouge, guidé par un savant cheminement de poulies sort du bateau et vient se fixer en bout de bôme.
Système D
Système D comme «Démerde toi Desjoyeaux pour Démarrer ton Diesel». Michel met son bateau au largue, borde exagérément la grand-voile puis choque l’écoute en grand. La pression emmagasinée par la grand-voile développe une énergie considérable induite au cordage/lanceur relié au volant du moteur. Le 4 janvier, la sonnerie du téléphone retentit chez Régine, la compagne de Michel. La voix enthousiaste du marin est couverte par un bruit divin : «Ecoute ! Tu n’entends pas ?». Le diesel ronronne et va ronronner durant des heures car Michel n’est pas complètement sûr de pouvoir relancer la machine. Il faut dire que la manipulation n’est pas évidente. Pour bien faire il faut que le marin soit au chevet du moteur la main prête à engager les compressions des trois cylindres dès lors que l’écoute de grand-voile a été lâchée, aussi depuis l’intérieur du bateau…
Epilogue
Au fil des jours, la technique s’améliore et le mécanicien n’a plus d’angoisse. Il a simplement besoin de vent pour démarrer l’engin. Et puis en retrouvant le soleil et les allures de près dans l’Atlantique, éolienne et panneaux vont utilement compléter la charge. Cet incident qui a beaucoup perturbé Michel au point de le faire pleurer de désespoir, comme on le verra brièvement dans un document vidéo diffusé ultérieurement, a été tenu secret jusqu’à son arrivée, victorieuse, aux Sables. A ce sujet on note que la culture du secret habite toujours les compétiteurs, notamment ceux de la Vallée des Fous. Comme si les ennuis de Pierre pouvaient donner des ailes à Paul, ou est-ce par pudeur vis-à-vis des terriens qui eux n’ont pas choisi leur mode de vie ? Encore dans ce Vendée, médiatisé de chez médiatisé, il faudra attendre le retour des marins pour en apprendre de «bien belles».
Patrice Carpentier
Bibliographie : «Michel Desjoyeaux, l’enfant de la Vallée des Fous» co-écrit par le marin, sa compagne et Eric Coquerel (Edition.Gallimard).
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