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La nappe et le verre

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par Jean-Yves Chauve
© Jean-Marie Liot / DPPI / Vendée Globe
 
Le mercredi 14 janvier 2009 à 14:02

Le jour se lève. Allongé dans la bannette, la tête enfouie dans l’oreiller, les pieds au chaud dans le duvet, on se réveille de ces quelques dizaines de minutes de sommeil et on repense à cette nuit difficile. Il y en a des comme ça, des nuits où rien de va, où les alarmes sonnent sans arrêt à cause du vent fort, pour un écart de route ou un mauvais réglage. Alors, cette petite flemme du matin, on la mérite bien, n’est ce pas ?

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Manque l’odeur du café et du pain grillé. Mais ici, dans l’hôtel du Grand Sud, les petits déjeuners ne sont pas servis dans les chambres. Alors, tant pis, puisque l’on ne peut compter que sur soi-même, on finit par s’extirper à regret du duvet. Bon dieu que ça bouge ! Qu’il fait froid ! Pensées émues pour les premiers qui sont déjà dans le chaud. Vite, remplir la bouilloire, allumer le gaz et foncer se glisser de nouveau dans ce sac encore tiède de la chaleur du corps. Dans la douce torpeur d’un demi-sommeil, on se revoit assis à la cuisine pour ces petits déjeuners en famille avec les tartines, le beurre salé et la fameuse confiture de fraises du jardin. On sent encore l’odeur acre du pain toujours trop grillé, le parfum du café se mélangeant à la fadeur du lait. Pour un peu, on prendrait son cartable pour partir à l’école. Il faudrait le goût de la baguette craquante et du beurre avec les cristaux de sel pour vraiment s’y croire. La dernière fois qu’on y a goûté, c’était dans le golfe de Gascogne, il y a plus de deux mois.

 

Ce matin, on va se contenter de céréales, pour les sucres lents. Assimilés peu à peu, ils sont l’énergie diesel régulière et puissante dont le muscle a besoin pour faire face au froid et à l’activité plutôt soutenue. Vers midi, avec ce qu’il reste dans le sac de nourriture de la semaine, on se laissera aller à une bonne ration de pâtes au gruyère et à la sauce tomate. Le plat, préparé à terre, a été lyophilisé, c'est-à-dire déshydraté par le froid. Suivez bien la recette : ajoutez l’eau bouillante jusqu’au trait, attendez quelques minutes et même un peu plus, et hop : c’est prêt ! Et mangez tant que c’est chaud directement dans le sachet. Pas d’assiette, pas de vaisselle, que du facile et de l’efficace ! Bon, c’est sûr, au bout de deux mois, on s’en lasse un peu et au niveau digestif, c’est plutôt constipant. Mais on n’a pas le choix, il faut faire avec, pour la facilité et le gain de poids. Le sachet, il finira dans la poubelle à vider aux Sables d’Olonne. Ici on ne jette rien à la mer.

 

Mais pour l’instant, on va s’habiller pour sortir. Façon de parler. Pas de costume ni de robe longue, le chic dernier cri, c’est le style 40e, avec polaire ajustée et ciré enveloppant. Détail important : ne pas oublier de glisser dans la poche une ou plusieurs sucreries, au cas où. Pris juste avant une manœuvre, ces glucides, assimilés très vite, sont un apport d’énergie immédiat, un turbo pour le muscle. Mais un turbo qui, en plus, apaise en stimulant la sécrétion de sérotonine, un sédatif anxiolytique et anti stress. De quoi manœuvrer en toute sérénité. Cette molécule n’a toutefois, pas que des avantages. Elle intervient de façon indirecte mais réelle sur l’endormissement. La publicité « une barre sucrée et ça repart ! » devrait être remplacée par « une barre sucrée et ça endort ! ». Il faut le savoir quand on est fatigué et qu’il faut tenir éveillé avec une bonne vigilance. Grosse inquiétude tout de même pour les derniers jours de course. On va en manquer comme de chocolat. Rationnement obligatoire. Un drame !

 

On s’étonne de manger autant de sucres sans même grossir. Ces gros repas doivent tout juste compenser des dépenses que l’on a tendance à sous-estimer. Rester vertical dans ce milieu en perpétuel mouvement c’est près de 1000 calories. Ajoutez-y moins de sommeil, beaucoup d’activités physiques, les pertes dues au froid, au vent et à l’humidité et un travail mental intense gros consommateur de ces sucres et vous aboutirez à ce régime Grand Sud à environ 6000 calories par jour. Rien à voir avec des courses comme la Solitaire du Figaro. Là, c’est simple, on ne mange pratiquement rien. Pas de temps, pas d’appétit, trop de stress. Reste la faim qui, selon certains, aide à résister au sommeil.

 

Cette pratique, contraire aux règles d’une bonne nutrition sportive, a eu sa confirmation scientifique il y a peu de temps. Des neurones de la région de l’hypothalamus, sensibles au manque de sucres excitent d’autres neurones qui stimulent l’éveil, mettent en jeu les réserves d’énergie, augmentent l’agressivité. Ce comportement est un héritage des premiers êtres humains qui devaient à tout prix chercher de la nourriture pour survivre. Tenaillés par la faim, il n’était pas question pour eux de s’endormir, il leur fallait au contraire mobiliser toutes leurs énergies pour courir plus vite et frapper plus fort. L’agressivité souvent constatée quand on a faim est bien un comportement de survie lié à nos origines, comme beaucoup d’autres d’ailleurs. Mais dans le Vendée-Globe, ce fonctionnement ne peut durer que quelques jours au-delà desquels il faut recharger les réserves et retrouver des repas riches et consistants. 

 

Et boire. Ici, la source est intarissable, c’est l’océan lui-même.  Avec le dessalinisateur, on en extrait l’eau douce au jour le jour. C’est une eau sans beaucoup de saveur, pauvre en sels minéraux. Les aliments ou des comprimés compensent facilement ce manque. Gros inconvénient tout de même. Dans le Sud, l’eau dans les bouteilles est trop froide. Pas envie d’en boire. A chaque gorgée, la bouche est anesthésiée, la gorge bloquée avec la sensation d’une boule glaciale qui descend et s’étale jusqu’au plus profond de l’estomac. Frissons garantis. Alors, pour boire, rien de mieux qu’un thé ou un chocolat chaud. Du café, un peu mais sans en abuser. Pourtant, l’eau est indispensable pour transformer les aliments en énergie. Même si la plupart sont composés d’eau pour les deux tiers, ce n’est pas suffisant. Il faut boire. Ici, c'est 3 à 4 litres par jour sans compter l’eau nécessaire pour réhydrater le lyophilisé.

 

Et manger à heures fixes en évitant les grignotages. Comme pour le sommeil, il y a des périodes où le corps est prêt aux repas, en général le matin, à midi et le soir. Alors, on s’y tient. Si on a très faim on ajoute un goûter d’après-midi et un en-cas dans la nuit, si possible avant d’aller dormir. Ainsi les calories utilisées pour digérer ne sont pas soustraites à l’effort et les sucres aident au sommeil. Et se faire plaisir. Aujourd’hui le plat est bon, vous vous êtes surpassé. La présentation laisse tout de même à désirer. La prochaine fois, il ne faudra pas oublier la nappe et le verre à pied.

 

Jean-Yves Chauve