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par Jean-Yves Chauve
© Jacques Vapillon / DPPI / Vendée Globe
 
Le mercredi 04 février 2009 à 14:00

Golfe de Gascogne. Les vagues ressemblent à celles d’ailleurs, pourtant cette mer a quelque chose de familier avec sa couleur verte un peu trouble et la houle qui gonfle à l’accore du plateau continental.

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L’air porte déjà en lui des imperceptibles effluves de la terre.  Voilà des goélands aventurés au large, des flottilles des bateaux de pêche espagnols et leurs feux clignotants. Hier c’étaient les cargos sur le rail Cap Finisterre-Ouessant.

L’aube du dernier jour. Ultimes moments de solitude avec ce voilier compagnon, un compagnon exigeant et exclusif avec qui vous avez partagé ces aléas de la mer que l’on appelle fortunes. Il a su vous transporter autour du monde, dans cette capsule d’où vous avez pu voir la terre d’un peu plus loin. Un premier bateau vient à votre rencontre. Ils ont dû quitter très tôt le port des Sables, malgré les vagues, le vent et le mal de mer. On se fait signe de la main, on se crie quelques mots un peu convenus. Et puis le silence. Silence respectueux de tous ceux qui, à bord, vous contemplent et voient enfin ce qu’ils ont si souvent imaginé à travers vos mots, vos photos et le trait du sillage sur la cartographie du site.

Pas envie de parler, pas encore.  Il faudra du temps pour sortir de ce cocon de solitude. Avec toutes ces choses à dire et celles que l’on ne pourra pas expliquer. Spectateur de l’évènement, vous croisez des regards sans vraiment les voir. Eux sont insistants et sans doute un peu inquiets avec l’envie de savoir si cette expérience extra-terrestre a pu vous changer. D’autres bateaux s’approchent. Des saluts, encore. Oui tout va bien, oui je suis bien de retour parmi vous, mais laissez-moi le temps d’atterrir. La côte apparaît dans la brume. Vous en avez gardé l’image d’il y a trois mois. Le voyage est bientôt fini. Tout à l’heure le bateau va redevenir immobile comme une chose inerte. Tout à l’heure le bruit de l’eau sera remplacé par les bruits de la terre. De merrien, il faudra redevenir terrien.

Dans ces derniers milles, vous revivez en accéléré ces trois mois au Grand Large, comme si d’un côté il y avait cet espace ouvert et sans limites et de l’autre une terre étriquée. Le film repasse avec des images en flash-back. L’albatros, quelques jours après le Cap Horn. Intuitivement vous saviez que c’était le dernier. Il vous a accompagné vers le Nord, vers des contrées plus douces. Et puis, un matin, il a plané en cercles autour du mât, vous avez senti qu’il allait partir. Alors vous l’avez salué de la main, comme un salut à ce monde qui a été le vôtre. Un monde sauvage où vous vous êtes découvert ou retrouvé dans l’exigence, les difficultés et la nécessité de se surpasser, jour après jour, semaine après semaine. Expérience optimale d’un moment hors du temps dans l’harmonie intérieure de cette vie solitaire librement choisie et sans ingérences. Là-bas, vous avez vécu pour vous-même dans un seul objectif, atteindre le Cap Horn, l’Everest du voyage. Alors ses ailes de géant qui l’empêchent de marcher sont devenues les vôtres. Vous avez gagné votre défi. Vous pouvez être fier, heureux, confiant et planer vers d’autres rêves.

Mais maintenant il faut se remettre à marcher, quitter cette vie aux aguets et dire au revoir à cette cohabitation intime et exclusive avec soi-même. Pas facile. Certains n’ont pas pu assumer ce retour. Bernard Moitessier a préféré prolonger sa longue route du Cap Horn vers Tahiti sans tourner à gauche vers l’Europe et la civilisation moderne. D’autres se sont installés dans cette retraite marine loin des hommes comme Jon Sanders, enchaînant à la suite 3 tours du monde en solitaire et sans escale soit près de 420 jours de mer.

Dans ce retour à terre, il va falloir aussi désapprendre la vie en mer. Seul, vous vous organisiez comme vous le souhaitiez. Maintenant, c’est fini, la vie en société reprend ses exigences. Ici, on dort la nuit, s’il vous plait. Parfois une petite sieste, quand c’est le week-end ou les vacances. Mais s’en est fini du sommeil d’une heure et demie, quand vous en aviez envie, à n’importe quel moment du jour ou de la nuit. Ce sommeil par cycle est pourtant bien pratique. Quelques bâillements prémonitoires, les yeux qui piquent, c’est le moment. Hop ! Dormir. Tout de suite. On s’allonge. Descente lente vers le sommeil profond comme un plongeur descend dans la mer. Là, une halte de quelques dizaines de minutes, au fin fond du sommeil, le temps de récupérer de sa fatigue physique. Puis c’est la remontée vers l’éveil, avec le palier de la plongée. Ici le palier s’appelle rêve ou sommeil paradoxal. On peut y rêver d’une place de premier ou de bien autre chose. Dans le rêve, l’inconscient peut tout se permettre, le meilleur comme le pire, sans même que vous ne le sachiez. On en profite pour évacuer le stress et faire le tri de la mémoire vive du cerveau ordinateur. D’un côté la sauvegarde de l’important et de l’autre la poubelle de l’insignifiant. Et puis le réveil. Impression d’avoir peu dormi mais tellement bien récupéré.

Ces sommeils à la demande, il faut maintenant les oublier, ou retrouver du stress et des conditions inhabituelles. Pourtant, ils ont été notre survie, avant. Imaginez-vous il y a des milliers d’années. La caverne. Le danger. Les attaques des animaux et des ennemis. Stress permanent. Pas plus d’une heure et demie de sommeil et d’inconscience pour espérer survivre. Plus court, trop de fatigue, plus long, trop de risques d’être tué. Ce formatage nous est resté, alors on l’applique quand c’est nécessaire.

Ainsi pendant le Vendée-Globe. On y retrouve ces anciennes habitudes et même en concentré quand le stress est trop fort. Plongée no-limit dans les profondeurs du sommeil. La gueuse est le poids de la fatigue, intense, irrésistible. Une dizaine de minutes au fond du sommeil, pour récupérer l’essentiel avant de remonter à la verticale vers l’éveil. Pour le rêve et la sauvegarde, on verra plus tard. En un quart d’heure tout est dit. Rien d’exceptionnel à dormir si peu, il suffit d’être épuisé et stressé. En voiture, par exemple, avec le stop sur l’aire de repos quand l’envie de dormir devient insupportable. Siège en couchette, on dort en concentré ou la durée d’un cycle, rarement plus.

Alors ce retour aux origines si facile et si utile en mer va se payer à terre. Il faudra du temps pour remettre à l’heure la pendule du sommeil et dormir quatre ou cinq cycles d’affilée sans se réveiller à chaque fois. Cela pourra demander des jours, parfois des semaines. Les rythmes de la vie moderne ne sont pas innés.

Dr Jean-Yves Chauve