Accueil > Magazines

Arriver

Magazines

par Jean-Yves Chauve
© Jean-Marie Liot / DPPI / Vendée Globe
 
Le mercredi 11 février 2009 à 14:00

L’arrivée. Encore si lointaine. Alors on n’y pense pas ou si peu. On imagine les jetées des Sables d’Olonne avec la foule, les clameurs et les bravos. Vu d’ici, ces images ont quelque chose d’irréel, comme si ce monde de la terre était ailleurs, dans un univers que le temps qui passe éloigne à mesure que l’on s’en rapproche.

Europ Assistance

Alors d’acteur de la course, vous en devenez chaque jour un peu plus spectateur. Depuis un certain temps le classement est moins l’essentiel de vos préoccupations, même si grappiller une place ne serait pas pour vous déplaire. Pour vous, les jeux sont faits depuis longtemps et au fil des abandons, vous vous dîtes que l’essentiel est désormais d’arriver aux Sables d’Olonne sans casse supplémentaire. Maintenant, vous avez le privilège de vivre cette aventure sans l’obsession de la lutte contre le temps et avec l’ambition de pouvoir dire, j’y étais et moi, j’ai réussi ce voyage autour du monde en solitaire sans escale et sans assistance que l’on appelle le Vendée-Globe.

 

C’est sans impatience que vous assumez cette longue remontée de l’Atlantique. Plus tard, après les Açores, quand l’arrivée sera au bout de l’étrave, vous aurez envie d’en finir, mais pour l’instant vous vivez ce moment comme une parenthèse de vie dont la plénitude et l’intensité suffisent à occuper votre esprit.  Mais l’immersion dans ce désert liquide ne s’est pas faite du jour au lendemain, il a fallu du temps pour assumer les appels du téléphone qui vous tiraient en arrière vers la terre. Contradictions délicates entre l’envie de vivre à fond cette aventure solitaire et l’envie d’être avec ceux que l’on aime.  Et puis au bout de quelques semaines, vous avez senti que vous étiez vraiment parti et que cette fois la terre était bien derrière l’horizon.

 

Vous en avez pris conscience un matin, dans l’Atlantique Sud. Au loin, dans le contrejour, se dessinaient les contours sombres et arrondis de l’Ile de Tristan da Cunha. Vous aviez en mémoire ce livre qui raconte l’histoire de ces 264 habitants rapatriés en Angleterre à la suite de l'éruption du volcan de l'île. Dans l’incapacité de s’adapter à la société de consommation et regrettant leur mode de vie ancestral, ils préférèrent regagner leur îlot 2 ans plus tard. Là, vous vous êtes rendu compte que votre bateau était devenu lui aussi un îlot, un îlot qui se suffisait à lui-même. Alors, dans cette solitude assumée, le voyage géographique se double d’un voyage avec soi-même. On se parle pour entendre le son d’une voix, on discute pour se sentir moins seul, on se dispute et on s’invective. On est libre de crier, de chanter, de rire ou de hurler face au miroir de sa propre personne. Ce dédoublement n’est pas une divergence, si tout va bien dans sa tête.

 

Ce n’était pas tout à fait le cas de Donald Crowhurst, lorsqu’en 1968 il s’est inscrit au Golden-Globe, l’ancêtre du Vendée-Globe. Il part sur un trimaran en contreplaqué tout juste assez solide pour des navigations côtières, les jours de beau temps. Son parcours autour du monde s’arrête au seuil des quarantièmes qu’il n’ose pas franchir. Mais il s’accroche à son rêve et raconte à la radio, l’Océan indien, l’Australie, le Horn. A l’époque, il n’y a pas de balise pour contrôler sa route et ses positions. Celles qu’il transmet par radio sont purement virtuelles, en réalité il tourne en rond dans l’Atlantique Sud. Tant qu’à faire, il s’attribue des moyennes incroyables et passe en tête de la course. Mais son rêve a le goût amer d’un mensonge insupportable. Alors face à cette célébrité usurpée, il préfère se jeter par dessus bord. On retrouvera le bateau et les livres de bord, celui du tour du monde et le vrai, avec ses délires et ses remords.

 

Aujourd’hui de telles dérives sont peu plausibles. Le parcours pour arriver sur la ligne de départ est trop exigeant pour se tromper sur soi-même et sur ses intentions. Une fois en mer, la fatigue peut provoquer des coups de blues parfois, mais guère au-delà. Même si cette vie de solitude a des manques, ils s’estompent et s’édulcorent dans la charge de travail, les exigences du bateau et le stress de la navigation. On pense à sa vie à terre, mais avec distance, en observateur. D’eux-mêmes, les désirs s’amenuisent, les fantasmes s’étiolent et deviennent un non-sujet. La physiologie s’adapte à cette abstinence obligée et admise au point que les sécrétions hormonales se réduisent d’elles-mêmes en attendant des jours meilleurs.

 

La vie va continuer ainsi pendant encore quelques semaines. Dans cette existence circonscrite et un peu trop sédentaire, le manque d’activité des membres inférieurs en accentue l’amaigrissement. Dans les derniers jours, s’il faut monter au mât, l’exercice risque d’être encore plus pénible. Une fois à terre, pour les footings, il faudra attendre un peu et s’y remettre lentement. Car l’accoutumance n’a pas que des avantages. Seul dans cet univers liquide où la rareté des êtres vivants limite les risques de propagation des infections, l’organisme fonctionne en bonne intelligence avec ses propres bactéries que l’on appelle saprophytes. Alors loin des confrontations permanentes avec les virus et les germes pathogènes de la terre qui nous agressent et contre lesquels il faut lutter sans cesse, le système de défense de l’organisme se met un peu en vacances. Gare au retour quand, sur le ponton, il faudra affronter la foule. Pour garder son immunité, votre corps devra déployer instantanément ses meilleures armes contre ces envahisseurs véhiculés par les poignées de main et les embrassades. Car les contacts humains peuvent faire vivre le pire tout comme le meilleur.

 

Dr Jean-Yves Chauve