14 Novembre 2016 - 09h56 • 18656 vues

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Les leaders entrent ce matin dans le Pot au Noir et les premiers effets aux pointages s'en font ressentir. Derrière les chasseurs tentent d'en profiter pour reprendre du terrain, sachant que le 19e est déjà à plus de 600 milles. La journée est importante !

Stressante et passionnante. Voilà comment s'annonce ce lundi 14 novembre pour la flotte du Vendée Globe. Car voici venue la première vraie grosse difficulté pour les bateaux de tête qui avaient eu droit jusqu’ici une route quasi idéale vers l'hémisphère Sud. Voici donc venu le temps du Pot ou Noir, qui impacte déjà le leader Alex Thomson : Hugo Boss est sensiblement ralenti ces dernières heures, et de plus en plus au fur et à mesure qu'il approche de la fameuse zone de convergence intertropicale (ZCIT), synonyme d'alternance entre zones de calmes et grains violents, pétole et orages aux pluies diluviennes, couloirs de vents instables et endroits - pourtant tout proches ! - où la mer ressemble à un lac.

Que constate-t-on ce matin ? D'abord qu'il y a une jolie bataille de positionnement dans le trio de tête pour trouver le meilleur passage vers l’hémisphère Sud - c'est à dire le trou de souris où le Pot est le moins large. Est-ce parce qu'il est contraint de lofer pour garder un meilleur angle afin de se fabriquer du vent apparent qu'Alex Thomson semble choisir un cap un peu plus à l'Est que ses quatre chasseurs immédiats - à savoir Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII) Sébastien Josse (Edmond de Rothschild), Vincent Riou (PRB) et Jérémie Beyou (Maître CoQ) - lesquels, à l'inverse, incurvent leur route vers l'Ouest ? Ou bien est-ce un pari sur la moins mauvaise façon de traverser la ZCIT d'un point de vue météo ? Lui seul le sait. Peut-être un peu des deux. Thomson navigue par 27°02 Ouest, Josse par 28°02. Soixante milles d’écart latéral : quand on sait que la « porte » d’entrée dans le Pot se situe entre 27° et 28° Ouest, disons que le jeu est ouvert ! La partie d’échecs est commencée avec des vitesses déjà très différentes d’un bateau à l’autre : autour de 11 nœuds à 9h pour Hugo Boss et Banque Populaire VIII, encore plus de 16 nœuds pour Maître CoQ, mais seulement respectivement 8 et 5 nœuds pour Edmond de Rothschild et PRB. Il y a de l’orage et du grabuge dans l’air ! On sait aussi d’expérience qu’il faut un brin de réussite dans cette zone, avant de parler de temps de référence à l’équateur qui sera probablement battu dès demain, puisque la ligne de démarcation des deux hémisphères n’est plus que 400 milles devant l’étrave d’Hugo Boss et que la meilleure performance à ce jour était à mettre au crédit de Jean Le Cam en un peu moins de dix jours et demi : 10 jours, 11 heures et 28 minutes, lors de l’édition 2004.

Coups de freins

Hier soir il fallait une fourchette de 110 milles d'écart en termes de distance au but pour faire tenir les sept leaders. Mais ce matin, 71 milles suffisent ! Chacun aura noté l'excellente performance de Sébastien Josse qui a un temps repris la deuxième place à Vincent Riou avant qu’Armel Le Cléac’h ne revienne se positionner en dauphin après avoir perdu un peu de terrain juste après le Cap-Vert… et sachant aussi que le skipper de PRB est loin d’avoir démérité puisqu'il a, lui, repris, une dizaine de milles à Alex Thomson. Jérémie Beyou (Maître CoQ) en a regagné 18 cette nuit, Morgan Lagravière (Safran) une vingtaine, Paul Meilhat (SMA) une quarantaine et la palme revient à Yann Eliès (Quéguiner-Leucémie Espoir) : en huitième position, il ne lui a fallu que douze heures pour réduire son retard de 192 à 132 milles : 60 milles de gagnés en une demi-journée…
Cela donne une idée de l'extrême fragilité des écarts qui sont tous à relativiser, d'une part eu égard à la longueur de la route restant à couvrir et d'autre part avant le passage de ce fameux Pot au Noir qui va nous passionner au moins pendant trois jours. En effet, si les meneurs pourraient s'en affranchir en une vingtaine d'heures - avec des passages très délicats prévus cet après midi où les vitesses pourraient chuter à 4 noeuds - n'oublions pas que du 12e au 15e on accuse entre 400 et 500 milles de retard sur la tête de flotte, soit plus d’une journée de mer.

N'oublions pas non plus qu'on ne fait qu'en terminer avec le huitième jour de course. Autrement dit (et encore, ce n'est valable que pour les meilleurs) les neuf dixièmes du temps à passer en mer sont encore devant les étraves. Ce Vendée Globe ne fait que commencer et Armel Le Cléac'h a justement rappelé ce matin que les 50 milles d'avance qu'il avait au passage de l'équateur lors de la dernière édition avaient ensuite fondu comme neige au soleil dans l'Atlantique Sud.  Le tout fait qu’on ne trouvera pas grand monde pour se réjouir outre mesure du ralentissement des leaders attendu dans la journée. Dans le groupe des premiers chasseurs - entre 150 et 260 milles du leader - Yann Eliès, Jean Le Cam, Thomas Ruyant et Jean-Pierre Dick savent qu'ils peuvent regagner du terrain aujourd'hui… mais se demandent aussi à quelle sauce ils seront mangés à leur tour dans le Pot au Noir. Pour peu que la ZCIT s'épaississe – ce qui est loin d’être exclu - ils verraient de nouveau les leaders s'éloigner par devant… et inversement dans le cas contraire. Passage à niveau à craindre ? Il est encore un peu tôt pour le dire, mais potentiellement ça peut faire mal si d’aventure les retardataires se trouvaient encalminés un peu plus longtemps que les leaders. Entre un arrêt buffet profitable aux chasseurs et un coup d’élastique aux effets inverses, rien n’est certain dans ces parages, au beau milieu de l’Atlantique.

Arrêt buffet ou coup de l’élastique ?

Dans le troisième groupe encore aux abords du Cap-Vert (Kito de Pavant, Bertrand de Broc, Louis Burton, Arnaud Boissières…), on sait aussi qu'on ne reprendra pas les 400 à 500 milles de débours en un clin d'oeil. Dans un message cette nuit, Kito faisait état de conditions d'ailleurs faciles… mais trop calmes à son goût. Reste qu’à l’exception de Didac Costa qui file dans du vent musclé mais heureusement portant, la navigation est agréable pour quasiment toute la flotte ce matin. Au terme de huit jours de course intenses, les conditions sont propices à s'occuper un peu de soi (dormir, se laver, bien manger) et du bateau (profiter d’une mer belle pour tout contrôler) pour attaquer cette deuxième semaine de course.

Pour les leaders, c'est un gros dossier qui se présente dès aujourd'hui. Pour les autres, l'enjeu est de gagner au plus vite vers le Sud en surveillant de près l’évolution de la ZCIT avec la belle motivation de pouvoir regagner du terrain, au moins provisoirement. La journée enfin sera très spéciale pour Tanguy de Lamotte, qui est en approche de Mindelo où il va essayer de grimper au mât d’Initiatives Cœur pour faire un état des lieux plus précis et tenter de trouver une solution à 28 mètres de haut pour pouvoir poursuivre sa route. Son objectif est de réussir une réparation qui lui permettrait d'envoyer sa grand voile à hauteur du premier ris. Il se montre très motivé pour cela et réussir est évidemment tout le mal qu'on souhaite au skipper d'Initiatives Coeur, en nous souvenant qu'en 2008 Marc Guillemot avait couru toute la deuxième moitié du Vendée Globe (et même conquis le podium, 3e) en ne pouvant pas non plus envoyer sa grand voile haute. On croise les doigts pour Tanguy qui devrait pouvoir commencer sa tentative de réparation en début d’après-midi.

Bruno Ménard / M&M