22 Novembre 2016 - 10h13 • 15112 vues

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La moitié des skippers encore en course est constituée de novices sur le Vendée Globe, les « bizuths ». Et certains donnent beaucoup de fil à retordre à leurs aînés plus expérimentés, comme on le constate au pointage de 9h ce mardi matin.

A la fin du seizième jour de course, aucun bizuth n'a encore jeté l'éponge. C'est assez rare pour être signalé. Pour tous, un point fort de l'aventure sera l'entrée dans les mers du Sud. Quand ils laisseront le continent africain dans leur sillage pour aller affronter les trains de dépressions du pays de l'ombre. Guetter le vol de leurs premiers albatros. Scruter les éventuels icebergs (*). Enchaîner les surfs sur les longues houles de l'Indien puis du Pacifique avec le mythique cap Horn, si loin devant leurs étraves, pour point culminant de leurs fantasmes marins et de leurs rêves d’enfants. Ce n'est pas rien de partir sur un Vendée Globe, a fortiori pour la première fois. Affronter seul tous les océans du globe et les meilleurs marins de la planète. Jouer avec les icônes des posters. Flirter avec ses propres limites, surtout. Jetons donc un oeil au classement via ce prisme des rookies. Et constatons ensemble que sentir des bizuths dans le coup n'a décidément rien de désagréable.

En remontant le classement...

Sept d'entre eux ferment la marche. C'était prévu et tous ceux-là, du Catalan Didac Costa (One Planet One Ocean) au Français Romain Attanasio (Famille Mary-Etamine du Lys, 21e) n'ont jamais affiché d'autre ambition que boucler l'Everest des mers. Chacun à leur niveau, ils font leur course et nous transmettent leur joli bonheur d'être en mer. Avez-vous ri vous aussi devant les facéties filmées du jovial Irlandais Enda O'Coineen, mort de rire sur son bateau, s’aspergeant de champagne en passant l'équateur trident à la main tout en fêtant la naissance de sa petite-fille ? Devant celles de Romain Attanasio, immortel inventeur de la fourchette-rasoir qui raflera à coup sûr le grand prix du concours Lépine cette année? Le petit Suisse Alan Roura, lui, ne manque pas d'imagination en rasant les côtes du Brésil pour y chercher du réseau téléphonique, dans l’espoir de télécharger un logiciel susceptible de l’aider à réparer son système de communication. Quand Sébastien Destremau donne un véritable cours façon moniteur fédéral deuxième degré pour bien rouler une voile d'avant ou qu'Eric Bellion assure avoir pris paradoxalement confiance en lui après une sortie de piste, ils écrivent aussi, à leur manière, ces petites histoires qui forgent la chanson de geste du Vendée Globe. Peut-être aussi sûrement que les cavaliers de l’apocalypse qui, très loin devant, enfilent comme des perles les surfs à 30 nœuds, les moyennes à 20 et les journées de 500 milles. Le Hollandais Pieter Heerema (No Way Back) est de ces bizuths-là également, maniant l'humilité avec justesse à bord d'un foiler surdimensionné par rapport à son relatif manque d’expérience. "Jamais je ne ferai ce qu'ils font à l'avant, ce sont des extra-terrestres" explique-t-il en substance.

Les fameux « matchs dans le match »…

Il y a donc cette première moitié de bizuths, maniant prudence et raison ou ne disposant pas du voilier apte à satisfaire leurs envies de performance. Comme l'excellent Figariste Romain Attanasio qui sait que sa vieille machine ne lui permet pas de jouer la gagne mais l’autorise en revanche à espérer boucler la grande boucle bleue. Et puis il y a l'autre moitié, celle des bizuths dans le coup également côté compétition. Avec des ambitions modérées, certes, mais des ambitions tout de même. Peu leur importe après tout si leur match se joue maintenant à près 2000 milles des leaders, mais quand on remonte le classement, il y a par exemple du plaisir et de la compétition entre la 12e et la 18e place. Là, on retrouve quatre rookies bien décidés à en faire voir des vertes et des pas mûres à leurs aînés plus expérimentés : les Français Fabrice Amedeo et Stéphane Le Diraison, le Japonais Kojiro Shiraishi et le Néo-Zélandais Conrad Colman se tiennent dans une poignée de milles où ils mènent la vie dure à des marins plus endurcis comme Arnaud Boissières, Rich Wilson ou encore Louis Burton. Alors oui en ce moment c'est un combat à vitesse réduite, mais « c'est dans le petit temps qu'on reconnait les meilleurs barreurs", n'est-il pas? Ce groupe-là se verrait même fort bien titiller Kito de Pavant, qui a choisi de tenter le contournement par l'Ouest de la zone de hautes pressions - plus près des côtes d’Amérique du Sud, donc. Kito est encore 200 milles devant eux mais si son option ne passe pas, il pourrait se retrouver à portée de fusil. L'éventuel malheur des uns… etc.

Trois dans les onze premiers

Les trois derniers bizuths sont à chercher… parmi les premiers. Thomas Ruyant, à bord du sister-ship du bateau de Yann Eliès – toute première génération des plans VPLP-Verdier – fait une course remarquable. Il est intercalé entre trois monstres de la course au large et du Vendée Globe : devant Kito de Pavant et derrière Jean Le Cam et Jean-Pierre Dick (pas si loin, 200 milles..) Si on avait prédit pareille compagnie avant le départ au skipper du Souffle du Nord pour le Projet Imagine, il eut signé des deux mains. Même si, en bon compétiteur qu’il est, il aurait évidemment préféré faire partie des sept éclaireurs qui ont fait exploser la course, 1400 milles plus à l’Est.

Là-bas, dans ces hautes sphères de l’élite, deux autres débutants sur le Vendée Globe se souviennent que François Gabart l’était aussi, bizuth, et que ça ne l’a pas empêché de rafler le jackpot en 2013 : victoire, record, plus jeune vainqueur. Voici Paul Meilhat et Morgan Lagravière. Tous deux venus de la voile olympique et (très) brillants en classe Figaro, ils mènent à merveille deux excellents bateaux : SMA, avec ses dérives droites, n'est autre que l'ex-Macif tenant du titre. Safran, lui, est un des foilers les plus aboutis avec Hugo Boss, Banque Populaire, Edmond de Rothschild et StMichel-Virbac. Paul Meilhat et Morgan Lagravière font parfaitement honneur à la confiance placée en leur insolente jeunesse. Tous deux ont pris le bon wagon, celui des sept samouraïs (spéciale dédicace pour Kojiro Shiraishi !) qui filent à 20 nœuds de moyenne vers le cap de Bonne Espérance. Avec cette première satisfaction d'avoir fait le break sur le reste de la flotte et en prime l'espoir fou de conserver toutes leurs chances pour un avenir meilleur encore. Pourquoi pas titiller les grands favoris qui les accompagnent dans cette échappée extraordinaire ? Au classement de 9h, Paul Meilhat était pointé sixième, Morgan Lagravière quatrième. Quatrième meilleure performance en termes de distance parcourue à 9h, le skipper de Safran s’était même offert le luxe d’être tout simplement le meilleur à 5h ce matin : plus de 503 milles avalés en une seule journée. On n'a encore couvert qu'un quart du parcours de ce huitième Vendée Globe, mais on sait déjà que ces deux oiseaux-là auront leur mot à dire au moment d'entamer l’enchaînement mythique des océans Indien et Pacifique. Ce pays de tous les possibles où se bâtissent les légendes du Vendée Globe.


Bruno Ménard / M&M

(*) Côté glaces, la Direction de course se réunit cet après-midi pour décider s'il faut - ou pas - faire évoluer la zone interdite en fonction des dernières observations d’icebergs et growlers, notamment dans les parages de l’archipel de Crozet.


En bref.- Au classement de 9h, les positions sont inchangées en tête. Le leader Alex Thomson grappille de nouveau quelques milles : 90 d’avance sur Sébastien Josse, 103 sur Armel Le Cléac’h. Morgan Lagravière est 4e à 195 milles, Vincent Riou 5e à 250 milles, Paul Meilhat 6e à 306 milles et Jérémie Beyou 7e à 427 milles. Le front semble avoir rattrapé les trois derniers du groupe de tête qui tiennent des moyennes de l’ordre de 17 nœuds contre 20 nœuds pour les quatre éclaireurs. A partir de la 9e place on est toujours très ralenti dans les hautes pressions où l’on navigue entre 5 et 8 nœuds (lire notre article précédent).