06 Décembre 2016 - 09h39 • 15271 vues

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Circumnavigateur et Directeur de course du Vendée Globe, Jacques Caraës connait bien les conditions qu’affrontent en ce moment les solitaires engagés dans la traversée de l’océan Indien et le tempo infernal auquel ils sont soumis au pays de l'ombre. Il fait le point après exactement un mois de mer. Instructif.

Jacques, quels sont les faits marquants en ce 30e jour de mer pour les skippers du Vendée Globe ?
« La situation ce matin est très animée pour deux bateaux. D’une part pour Edmond de Rothschild qui était quand même dans un système très actif, avec une mer très formée au ras de la zone d’exclusion antarctique. Une situation pas du tout simple pour Sébastien (Josse, 3e). Il a longé cette zone, il s’en sort mais est encore dans  une mer formée de 5 à 6 mètres, voire plus (ndr : en effet, depuis cet Interview à 5h ce matin, on a appris que c’était plutôt 8 mètres de creux et 40 nœuds de vent que Sébastien Josse affrontait). Plus au Nord, Paul Meilhat, SMA, est lui aussi dans un système très actif, avec une mer forte. Il y avait un petit risque et la visibilité sur ces deux traces était très importante pour nous cette nuit. »


Peut-on zoomer sur les deux meneurs, Armel Le Cléac’h et Alex Thomson ?
« Les deux leaders cavalent toujours ! Ils ont récupéré le front qui vient sur eux et ils ont encore accéléré, avec des vitesses supérieures à 20 nœuds, voire 23 nœuds par moments. Ils s’échappent toujours largement devant leurs poursuivants. Le duel mano a mano entre Alex et Armel est intense. Il y a 84 nautiques d’écart ce matin, ça reste encore très proche. Aucun des deux ne lâche et ils sont à des vitesses très élevées tous les deux. Un front les propulse encore plus vite vers le Pacifique. Leurs performances sont impressionnantes. »

« Tout le monde est très rapide »

Quid des chasseurs?
« Maître CoQ (Jérémie Beyou) est bien revenu dans le match aussi avec une grand voile de nouveau efficace, il a repris de la vitesse et est parti aux trousses de Paul Meilhat. Dans le reste de la flotte tout le monde est très rapide – Jean-Pierre Dick, Yann Elies, Jean Le Cam… - ils sont dans un flux bien actif, mais avec une mer quand même beaucoup moins formée que les premiers. »

Et beaucoup plus à l’Ouest, du côté de Bonne Espérance ?
« Le dernier à doubler le cap était Eric Bellion (Commeunseulhomme) hier et on attend ce matin le passage de Rich Wilson sur Great American IV. Ensuite devraient venir Enda O’Coineen (Kilcullen Voyager-Team Ireland) qui a encore 120 milles à couvrir d’ici la longitude du cap de Bonne Espérance, idem pour Alan Roura (La Fabrique). Il y a un certain match aussi à l’arrière de la flotte : Didac Costa revient, très proche de Sébastien Destremau, ils sont quasiment à la même latitude maintenant et on peut imaginer que Didac doublera Sébastien dans les heures qui viennent. »


Où en sont Kojiro Shiraishi, qui a abandonné, et Romain Attanasio qui cherche à gagner Cape Town pour tenter une réparation de ses safrans ?
« Kojiro a fait plus de la moitié de sa peine en retour sur Cape Town. Il lui reste 160 milles à faire pour rentrer à bon port. Romain Attanasio, lui, n’a pas abandonné mais cherche à se protéger dans une baie proche de Cape Town. Il devrait approcher de cette zone d’ici deux jours et demi. »

« On a éclaté tous les compteurs »

D’une manière plus générale, quels enseignements tirer de ce premier mois de course ?
« Après un mois en mer, on a vingt-quatre concurrents encore en course. Cinq abandons, cela reste encore - entre guillemets - un quota très, très bon. Mais c’est vrai qu’on est entré aussi depuis une bonne semaine dans les mers du Sud pour la plupart d’entre eux. Il faut y affronter des systèmes beaucoup plus difficiles où les bateaux sont beaucoup plus mis à l’épreuve et les coureurs aussi. C’est une période de vigilance, il faut faire très attention pendant ce long couloir jusqu’à la sortie, au cap Horn. »


Côté météo, quelles sont les grandes lignes à retenir ?
« On est vraiment dans le système classique des mers australes. Pour les concurrents, il faut jouer avec les systèmes dépressionnaires et décroiser entre ces systèmes. C’est une navigation beaucoup plus active, beaucoup plus pesante et des mers beaucoup plus formées, ce qui peut amener à des sorties de route et certains ‘vracs’. C’est vrai qu’il faut être beaucoup plus vigilants maintenant. »


Les temps de passage aux grands caps sont impressionnants…
« Oui, au niveau des temps de référence on a éclaté tous les compteurs. Quand on voit que Banque Populaire VIII a passé le cap Leeuwin avec 5 jours et demi d’avance… c’est incroyable par rapport au temps de référence de François Gabart. La météo a joué en notre faveur sur toute la descente de l’Atlantique, cela dit les bateaux vont de plus en plus vite et leurs vitesses sont exceptionnelles. On voit que les foils sont aussi des boosters, donc on n’est pas si étonnés de voir que les temps de référence sont en train d’exploser. »


ITV par Bruno Ménard / M&M

En bref.- Au pointage de 9h, comme annoncé tôt ce matin, on note que l’Américain Rich Wilson (Great American IV) est le 18e skipper à doubler le cap de Bonne Espérance. Coup de chapeau au doyen de la course ! Environ 4500 milles plus à l’Est – soit 8300 kilomètres - à l’aplomb de l’Australie, Alex Thomson (Hugo Boss) vient d’empanner vers le Sud. L’élastique se retend d’une dizaine de milles en faveur du leader Banque Populaire VIII mené par Armel Le Cléac’h : 95 milles d’avance contre 84 à 5h ce matin. Armel n’est plus qu’à deux jours de mer de l’entrée dans le Pacifique. Sébastien Josse, lui, a bien réussi à s’éloigner du mur des glaces, qui est maintenant une cinquantaine de milles sur son tribord. Paul Meilhat (SMA, 4e) est un peu plus de 400 milles derrière Edmond de Rothschild. Toujours très rapide – 21 nœuds ! – Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac) est à moins de 200 milles de la 6e place tenue par Yann Eliès (Quéguiner-Leucémie Espoir), lequel n’a pas l’intention de se laisser croquer facilement : Yann parvient à tenir 17 nœuds de moyenne, bien que le vent de Nord-Ouest sur sa zone soit moins puissant que celui dont bénéficie Jean-Pierre Dick.