Un jour, un livre...

Le loup des mers

« Une minute après, nous entrions dans le brouillard, qui nous enveloppa dans les replis épais de sa gaze humide.

La transition fut surprenante et soudaine. L’instant d’avant, nous bondissions dans la lumière du soleil, avec le ciel clair sur nos têtes, et la mer qui écumait et roulait jusqu’à l’horizon, (…). En un clin d’œil le soleil fut effacé, il n’y eut plus de ciel, le faîte de nos mâts disparut, et l’horizon se trouva limité à quelques pas ; on avait l’impression de voir comme à travers un rideau de larmes. Le brouillard gris ruisselait sur nous, comme de la pluie. À chaque fil de laine de nos vêtements, à chaque cheveu de notre tête, s’attachait une perle de cristal. Les haubans étaient également imprégnés d’eau, qui dégouttait du gréement au-dessus de nos têtes. Sur le bord inférieur de la mâture, les gouttes formaient de longs chapelets qui, à chaque mouvement de la goélette, tombaient sur nous en petites ondées. J’avais un sentiment d’oppression et je croyais étouffer. Le clapotis des vagues et le bruit que faisait, en y avançant lentement la goélette, étaient assourdis. Et mes pensées étaient tout aussi troubles. L’esprit se refusait à envisager un monde situé au-delà de ce voile humide qui nous enveloppait tous. Ce monde-ci était le nôtre, l’univers lui-même, dont les confins étaient si proches qu’instinctivement on se sentait incité à écarter les deux bras pour se dégager de son étreinte. Il était impossible que le reste puisse se cacher derrière ce mur de grisaille. Le reste était un rêve, rien d’autre que le souvenir d’un rêve évanoui.

C’était quelque chose de lugubre, et de très étrange.

(…) L’ordre fut transmis à mi-voix, de bouche en bouche, et le Fantôme prit de la gîte pour virer silencieusement, bâbord amures. Les quelques bruits légers, inévitables, claquements de voiles ou crissements des poulies qui se produisirent, furent étouffés sous les plis du linceul qui nous ensevelissait.

Nos voiles se regonflaient à peine, semblait-il, que le brouillard se dissipait soudainement ; nous retrouvâmes, avec le soleil, la mer immense qui dansait jusqu’à la ligne d’horizon. Mais l’océan était désert. »

 

Extrait par DBo. du livre de :

Jack London - Le loup des mers - Éditions Phébus (Libretto)

 

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