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Un Imoca au féminin, c’est possible?

SAILING - SAVEOL - PRE VG 2012-2013 - 07/09/12 - PORT-LA-FORET (FRA) - PHOTO VINCENT CURUTCHET / DPPI - ONBOARD VIEW - SKIPPER S
© Vincent Curutchet / DPPI

Rares mais efficientes
Il serait difficile de ne pas avoir, en ce moment, une pensée particulière pour les femmes. Pour celles qui ont disputé le Vendée Globe et celles qui en rêvent. En 28 ans, depuis la naissance de l’événement en 1989, elles ne sont que sept à s’être attaquées à la grande giration planétaire. Et il a fallu attendre la troisième édition pour voir arriver les pionnières, Isabelle Autissier et Catherine Chabaud. La proportion des femmes en course au large a toujours été très faible. Pourtant, le ratio quantité/qualité est plutôt bon. Voire même excellent. Sur les sept femmes ayant participé au tour du monde en solitaire sans escale et sans assistance, quatre ont terminé dans le top 6. En pensant à elles et à l’éclosion d’une poignée de projets féminins pour 2020 *, on peut se demander s’il est possible de concevoir un bateau à leur image. Pas un bateau rose à paillettes ! Un bateau adapté à leur puissance physique. Un 60 pieds qui leur faciliterait la vie.

Ajustements, adaptations
Cette question, posons la à… des hommes. Alain Gautier, vainqueur du Vendée Globe 1993, consultant sécurité sur les dernières éditions, s’est fait une « spécialité » dans l’accompagnement de projets féminins. Hier Ellen MacArthur, aujourd’hui Isabelle Joschke, deux femmes qui ont en commun une détermination inversement proportionnelle à leur gabarit.
« Pour la campagne 2000/2001, on avait conçu un bateau spécialement pour Ellen, se souvient-il. Tout avait été pensé pour elle en termes d’accastillage, d’ergonomie : la hauteur des winches, le positionnement par rapport à la longueur de ses bras, car elle mesure moins d’1m55. On avait travaillé sur tous les problèmes de friction (circuit des bouts et renvois) pour éviter les pertes d’énergie et rendre le bateau le plus facile possible. Kingfisher n’était pas le plus puissant des bateaux, il était un peu plus étroit que les autres et il était plus lourd. Car nous avions mis l’accent sur la fiabilité ».
Deuxième derrière le vainqueur Michel Desjoyeaux, la « petite Anglaise » avait conquis les cœurs. Elle était devenue Dame. Et avait signé dans la foulée la meilleure performance féminine à ce jour.
« Mais c’était en 2000 et les temps ont changé, tempère Alain Gautier. Le niveau est monté au fil des éditions. Les bateaux sont menés plus proches de leur potentiel maximum. La performance intrinsèque du bateau est devenue plus importante. Aujourd’hui, une fille qui souhaite gagner le Vendée Globe doit avoir le bateau le plus performant possible. Il ne faut pas sacrifier trop de choses à la praticité ou à la facilité. Je crois qu’il faut davantage penser en termes d’ajustements, d’adaptations. »

Confusion des genres
Une réflexion à laquelle souscrit Quentin Lucet, architecte naval, référent Imoca chez VPLP. « Sur la partie structure ou sur la forme du bateau, le fait d’être une fille n’a pas d’impact. Le dimensionnement est fait pour la vitesse. Pour moi, les filles ont la même capacité à aller vite que les garçons, la même capacité à débrancher le cerveau ». Depuis 2005, Quentin a vu naître douze 60 pieds Imoca sur les planches à dessin du cabinet vannetais, dont les meilleurs bateaux des deux derniers Vendée Globe. A chaque fois, la démarche des architectes est la même.
« Indépendamment du fait que ce soit un homme ou une femme, nous concevons toujours un bateau à la main de la personne, en fonction de son histoire, de sa façon de naviguer, de son cahier des charges. Certains vont mettre le confort de côté au profit de philosophies extrêmes en termes de gain de masse. D’autres moins. Ce genre de problématique se pose que l’ont soit un homme ou une femme. A supposer qu’une navigatrice soit moins forte physiquement, on aura une réflexion plus poussée sur le déplacement d’éléments mobiles lourds. Par exemple : comment sortir plus facilement les voiles de la soute avant. On pourrait réaliser une ouverture plus grande, aménager un chemin qui empêche les voiles d’accrocher, voire une solution pour hisser directement la voile depuis la soute. On pourrait aussi imaginer ne plus avoir à sortir ou rentrer les voiles dans la soute en aménageant une zone de stockage protégée sur le pont. Le fait de pouvoir s’économiser reste quelque chose d’important pour les marins ».
 
Le matossage, sujet éreintant
Alexia Barrier, une des prétendantes au départ en 2020, acquiesce. « Depuis ma Mini Transat, je travaille avec un spécialiste de la biomécanique, un gars qui intervient dans la Formule1, expert sur les questions de postures. On avait pensé, par exemple, que je puisse m’accrocher à la colonne de winch avec un baudrier pour stabiliser mon corps et me concentrer sur la force des bras. Adapter des petits systèmes de ce genre fait partie des domaines sur lesquels on va se pencher, comme ajuster la hauteur des moulins à café à ma taille, ou travailler sur des solutions pour le matossage ».
Le matossage est un vrai dossier qui vous donne des suées rien qu’à l’évoquer : 400kg de matériel à déplacer d’un bord sur l’autre ou d’avant en arrière. 
« C’est ce qui me semble être le plus difficile pour les filles », reconnaît Alain Gautier. « Des systèmes de traîneaux ou de toboggans existent, explique Quentin Lucet. Cela impose dans tous les cas de penser à la structure à l’intérieur du bateau (emplacement des cloisons, espaces dégagés). Et ce type d’aménagement a toujours une contrepartie en termes de masse. Il faut être prêt à prendre 50 kilos pour t’économiser physiquement. C’est un arbitrage que certains ne font pas ».

2020 sera-t-il féminin ?
Absentes des Sables d’Olonne en 2016, les femmes pourraient revenir en force en 2020. La Britannique Samantha Davies, dont ce sera la troisième participation, est sûre d’être sur les rangs.  Et on peut raisonnablement espérer qu’elles soient quelques-unes à l’accompagner. A ce jour, cependant, aucune des prétendantes ne semble en mesure de concevoir un bateau neuf. Pas de page blanche sur laquelle dessiner les courbes d’une paire de foils pour un bateau féminin de dernière génération. Dommage. « Parce que tu ne gagnes pas le Vendée Globe sur des histoires de force physique, termine Alain Gautier. Et je suis convaincu qu’une fille peut remporter cette course ».


Les femmes dans le Vendée Globe :
1996-1997
Catherine Chabaud : 6e
Isabelle Autissier. Co-fondatrice de la classe Imoca. Termine hors course, 4 jours après le vainqueur, après un arrêt technique en Afrique du Sud. « Elle avait les moyens de gagner », commente Alain Gautier.
2000-2001
Ellen Mac Arthur : 2e
Catherine Chabaud : abandon sur démâtage.
2004- 2005
Anne Liardet : 11e
Karen Leibovici : 13e
2008-2009
Samantha Davies : 4e
Dee Caffari : 6e
2012-2013
Samantha Davies : abandon sur démâtage.


* Les projets féminins 2020
- Samantha Davies (GBR) : projet bouclé.
- Isabelle Joschke (FRA), Alexia Barrier (FRA) : en recherche de partenaires ou de budgets complémentaires.
- Elles en parlent : Anna Corbella (ESP) et Justine Mettraux (SUI).

 

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