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La bataille feutrée des architectes

Charal Bateau av-tribord avril 2018
© DR

De la future guerre des mers qui se tiendra en novembre 2020, rien ne saurait encore sortir. Les cabinets d’architecte remettent leur métier à l’ouvrage, s’activent depuis plus d’un an pour certains, plus récemment pour d’autres. Aucun ne sait ce qui va sortir des cartons à dessin de l’un ou de l’autre. Auparavant, diriez-vous, le jeu était le même. Mais il est monté encore d’un cran depuis que la bataille navale s’ouvre à de nouveau horizons et ce, même si elle reste encadrée par la jauge Imoca. Tous attendent de voir ces Imoca sortir de l'eau avec leur nouveau profil de foilers, c'est-à-dire expressément dessinés pour accueillir les foils.

Pascal Conq © Emmanuelle Thiercelin / Vendée Globe« Sur la dernière génération de bateaux, nous ne savions pas si les foils allaient fonctionner. Il ne sert à rien d’avoir une Formule 1 entre les mains et de ne l’exploiter qu’à 30% », explique Quentin Lucet, référent Imoca chez VPLP, partenaire de Jérémie Beyou pour son nouveau bateau qui devrait être le premier à sortir de l’eau. Ce doute sur la capacité humaine à se servir de ces « ailes » sur un tour du monde en solitaire a été levé lors du dernier Vendée Globe où les quatre premiers bateaux étaient pourvus d'appendices porteurs. « Et d’entrée, cela change la donne. »

« Un jour, tous les bateaux voleront », prédisait Eric Tabarly. On y est.

America’s Cup, moteur à inspiration

 « Nous disposons de la plus importante étude scientifique faite sur ce genre de monocoque », souligne Guillaume Verdier qui a commencé à travailler dessus il y a quatorze mois, mais pour la Volvo Ocean Race. Rentré de Nouvelle-Zélande il y a une dizaine de jours, l’architecte qui va opérer auprès de Charlie Dalin pour son nouvel Imoca, a participé pour Team New-Zealand à l’éclosion de l’AC72, le catamaran à foils de la Coupe de l’America, « premier bateau à voler au près comme au portant et qui changea les perspectives de la voile ».

Sur le nouvel Imoca, il explique à demi-mots une maxi-clé : « Nous utilisons un simulateur qui nous permet de le tester virtuellement avec les outils d’estimation de la performance de Team New-Zealand. Nous avons ouvert plein de tiroirs scientifiques dans cette étude, il reviendra à Charlie de choisir les tiroirs et le timing qu’il souhaite. »

La Coupe de l’America, formidable repère de savants. Finot-Conq, par exemple, s’est entouré d’un spécialiste du plus vieux trophée sportif du monde, Michel Kermarec, pour mener à bien les modifications à apporter à l’ancien bateau d’Armel Le Cléac’h, 2e du Vendée Globe 2008, et désormais propriété d’Alan Roura, benjamin et douzième de la dernière édition. « Depuis quelques années, les cabinets d’architecture disposent d’un logiciel (la CFD, Computational fluid dynamics) qui permet de faire aussi bien que les essais en bassin de carène. Cela nous permet d’envisager des recherches dans toutes les directions et d’en retenir des éléments chiffrés, c’est dire non seulement du qualitatif mais aussi du quantitatif. Et ça, c’est une grande nouveauté», souligne Pascal Conq.

Juan Kouyoumdjian © Gilles Martin-RagetPage blanche, haute complexité

Créer un Imoca de dernière génération reste une équation à plusieurs inconnues. « Dans le monde de la voile de compétition, cela reste un des problèmes les plus complexes à résoudre d’un point de vue architectural. Même plus que la Coupe de l’America où il y a beaucoup de raffinements mais qui est très éloignée de ce que l’on peut créer avec les Imoca. Cela reste le summum de l’architecture navale », souligne Juan Kouyoumdjian, absent lors du dernier Vendée Globe et qui revient en 2020, aux côtés du jeune Sébastien Simon avec en chef du projet, Vincent Riou, lauréat du Vendée Globe 2004-2005. Et de décrypter : « La jauge a suffisamment changé pour qu’elle soit considérée comme une page blanche. Les foils, pas en tant que tels, mais dans le nouveau degré de liberté que la classe leur permet, joueront beaucoup. »

Le Vendée Globe 2020-2021 sera donc remarquable du fait de bateaux qui seront très différents de ceux préalablement construits. « On ne compte plus sur un dessin de carène qui nous permettrait de faire un bateau puissant. Pour faire un bateau rapide, il n’est plus nécessaire d’avoir un bulbe lourd et des volumes de ballast ; il suffit d’avoir un foil qui produit le même effet », souligne Quentin Lucet qui annonce la couleur. « Le bateau sera ainsi plus léger, plus facile à manier, nécessitant moins de surfaces de voiles pour filer à des vitesses égales ou supérieures à la génération précédente. »

Difficile d’en savoir plus, à quelques encablures de la première livraison d’un nouvel Imoca qui devrait être celui de Jérémie Beyou. « Secret défense ! », s’amuse Quentin Lucet. Suspense quand tu nous tiens…

 

 

Redistribution des cartes

Van Peteghem-Lauriot-Prévost (VPLP pour les plus initiés) associés à Guillaume Verdier ont marqué la dernière décennie des Imoca. Le Vendée Globe 2016-2017 a marqué l’apothéose de leur collaboration, les deux architectes étant à l’origine de six nouveaux bateaux dont les cinq premiers étaient signés de leurs noms. Une usure somme toute habituelle s’est glissée entre les deux équipes au roulement quotidien si différent. Depuis leur premier bateau commun, Safran en 2005, VPLP et Verdier ont conçu une douzaine d'Imocas parmi les mieux placés du Vendée Globe.

Les voilà à nouveau séparés, pour une redistribution des cartes alléchante. « Cela n’était pas très sain qu’on monopolise la course à nous seuls, ou presque. Nous faisons des bateaux de course pour le défi et la compétition architecturale. Nous sommes un sport mécanique. Et finir par se voir confier presque tous les nouveaux bateaux du Vendée Globe, cela faisait un peu bizarre », reconnaît Guillaume Verdier. La lutte entre architectes est relancée. Qui s’en plaindra ?

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