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Titouan Lamazou, le défricheur

Titouan Lamazou
© Titouan Lamazou

Le 16 mars 1990 à 00h04 et 59 secondes, Titouan Lamazou franchissait la ligne d’arrivée de la première édition du Vendée Globe. Du coin de table sur lequel les idées et les verres s’étaient entrechoqués trois ans auparavant au triomphe du peintre navigateur béarnais, mille choses s’étaient additionnées qui constituent toujours ce tour du monde qui se répète en se magnifiant tous les quatre ans.

Titouan aura tout connu : l’adhésion de la Vendée à cette idée qui est aussi la sienne, la confrontation du concept de 100 jours en mer en solitaire à sa rude réalité, et la divine découverte d’une foule considérable venue se masser le long du chenal des Sables d’Olonne. Une ritournelle enchantée dont nous attendons le neuvième couplet dès le 8 novembre de cette année.

 

 « À jamais le premier », a si joliment titré en ce 17 mars notre confrère de l’Équipe Rémy Fière. C’est vrai. Le premier, Titouan Lamazou a défriché, à bord d’Ecureuil d’Aquitaine II, une route sur laquelle plus de cent marins ont planté leurs graines de l’exploit et récolté des brassées de gloire depuis ce jour. Il a déchiffré aussi l’exercice en solitaire autour du monde avec quelque 17 heures d’avance sur Loïck Peyron et 2 jours et 17 heures sur Jean-Luc Van Den Heede. Et puis, il a démystifié ce que pouvaient être 100 jours de solitude sur l’eau. La magie que le Vendée Globe exerce fait que chacun des spectateurs préserve une approche fantasmée de la solitude et du confinement dans un espace si petit lancé à travers un champ de jeu si grand.

Pas si coupé du monde

Titouan, le 17 mars au micro de Noël Mamère et sous les questions de Henri Sannier, au journal d’Antenne 2 : « Je n’ai pas tout à fait la même perception que ceux qui l’ont suivie (la course) de la terre. J’avais des contacts chaque jour avec mes conseillers, j’ai vécu ça d’une façon moins poétique que tel que ça a été ressenti à terre ».

 

Pendant qu’il arpentait l’océan par les trois caps, le monde changeait.  Quand Titouan et les douze autres concurrents ont quitté des Sables d’Olonne le 26 novembre 1989, le mur de Berlin était déjà tombé. Les marins étaient seuls en mer lorsque, le 2 décembre, Mikhaïl Gorbatchev et George H. W. Bush annonçaient la fin de la guerre froide à l’issue du sommet de Malte ; le 22 décembre, la révolution roumaine s’achevait par le renversement du dictateur Ceaucescu ; le 11 février 1990, Nelson Mandela était libéré et, symboliquement, l’apartheid disparaissait. Autant de nouvelles qui auraient pu échapper à Titouan Lamazou… mais pas du tout ! « J’ai suivi (les infos) à la radio… Radio Moscou, la radio d’Afrique du Sud… C’était amusant, ces sons de cloche de partout. On n’est pas mal informé en mer, peut-être plus qu’à terre, d’ailleurs : on a des échos du monde ».

 

La question ne se poserait plus aujourd’hui, mais il faut rappeler à la jeune génération qu’à l’époque, en 1989 et 1990, Titouan Lamazou écoutait sur son bateau des disques laser de Cindy Lauper, star aux perruques peroxydées et à la voix à quatre octaves…

Il y eut aussi cette foule immense qui se pressa sur le chenal pour l’arrivée du vainqueur, qui remonta d’abord le chenal sur un canot à moteur, la marée ne lui permettant pas d’aborder le port à bord de son 60-pieds Open. Ce monde qui noircissait le port fut une surprise puisque le départ s’était plutôt joué en catimini…

En mer, le Béarnais avait quand même une petite idée de ce qui pourrait attendre ceux qui rallieraient la Vendée. Pour preuve, le 13 décembre, il avait confié le mantra qu’il se répétait tous les jours, et dont on retrouve trace dans « Demain je serai tous morts », le livre-témoignage publié en juin 1990 et écrit par Patrick Le Roux : « Par instants, je ne peux m’empêcher de penser à la victoire, de m’avouer que c’est mon seul but. Presque chaque jour, je m’accorde un petit plaisir en dehors de mes préoccupations du moment. Je m’imagine la victoire comme au cinéma, superproduction avec le son à bloc. Je mets systématiquement le même disque laser, un tube de Cindy Lauper et je rêve de l’arrivée. Je me vois franchir la ligne d’arrivée avec des tas de bateaux autour de moi et mon bras qui s’agite (…) Évidemment, ça ne se passera pas du tout comme je l’avais pensé. Ma motivation était intacte, mais je garde présent à l’esprit le fait que nous allons entrer dans une configuration de course que nous n’avons jamais connue. Aucun de nous n’est resté aussi longtemps seul ».

 

Seul, oui, mais vainqueur d’un intense combat sur soi. Comme tous ceux qui ont franchi la ligne d’arrivée (Loïck Peyron, Jean-Luc Van Den Heede, Philippe Jeantot, skipper-organisateur, Pierre Follenfant, Alain Gautier et Jean-François Coste), mais aussi ceux qui ont connu ces fichues fortunes de mer qui font relativiser (Patrice Carpentier, Mike Plant, Bertie Reed et Guy Bernardin – autres skippers organisateurs, Jean-Yves Terlain et Philippe Poupon).

Le « Grignoteur de noisettes » - le surnom astucieux donné par le jeune et insolent Loïck Peyron au skipper d’Ecureuil Aquitaine II - restera bel et bien le premier à avoir tout connu de la magie du Vendée Globe : l’isolement en territoire hostile, la conquête par-delà les peurs, et le triomphe. Le moins qu’on puisse en dire, c’est que le marin en est sorti grandi.
 

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