19 Octobre 2020 - 14h44 • 3356 vues

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«  Le risque n’a de sens que par rapport à ce que tu reçois en contrepartie » confie le skipper de PRB. La mer, le rugby, le sens de l’effort, la passion, la capacité à endurer les coups durs, le plaisir trouvé dans les victoires face à l’adversité, telles sont les valeurs fondatrices transmises par Franck-Yves, le père, à Kevin, le fils, en route pour son premier Vendée Globe.

Franck-Yves : « Un jour, avec Annie, la maman de Kevin, nous avons quitté la région parisienne, pour partir habiter à Saint-Malo. Une fois là-bas, tu ne peux pas échapper à la mer, et Kevin, l’aîné de nos trois fils, n’y a pas échappé, mais il faisait de la régate en équipage, pas de l’Optimist comme beaucoup de concurrents du Vendée Globe. Et il jouait au rugby, la vraie passion de la famille.

Kevin (coupe son père) : « Enfin, la voile, c’était ta vraie passion : tu as déménagé à Saint-Malo pour vivre de la voile, et quand tu as réalisé que ce ne serait pas si facile d’en vivre, tu as choisi d’être pêcheur.

Franck-Yves : « Bien sûr, j’avais déjà l’amour de la mer, né des vacances à Port-Mer, petite baie magnifique du côté de Cancale. On a commencé à virer les casiers sur un tout petit bateau en bois, puis il y en a eu un plus grand, un bateau fatigué et simple avec lequel on a fait le tour de Bretagne – les gens nous prenaient presque pour des aventuriers… Puis j’ai eu un bateau qui m’a permis de courir le Triangle Atlantique (Saint-Malo - Le Cap - Rio de Janeiro - Portsmouth, sa première course en 1975-76, ndlr). Inévitablement, quand Kevin est arrivé, on l’a embarqué, comme ses frères Loïck et Yannick. Pour partir en vacances, on louait un bateau quinze jours, trois semaines, et on vivait de drôles de moments, comme ce coup de vent à 50 noeuds en pleine nuit en Corse. Ils étaient costauds, résistants, ils ont encaissé : le rugby et la voile forment la jeunesse ! Finalement, c’est comme ça que le lien à la mer s’est créé. Quelques années après, j’ai couru La Solitaire du Figaro, et ils me rejoignaient en voiture, avec leur maman, à Kinsale (Irlande), puis à Gijon (Espagne). Ils étaient présents aux escales, plongeaient sous les Figaro pour nettoyer les fonds de coque et gagner cent francs la plongée…

© Vincent Curutchet / Alea / VG2020

Kevin : « C’est ce qu’on appelle l’éducation, je crois. Inconsciemment, ça forge un peu une destinée. En réalité, la naissance d’une passion se fait naturellement. A Saint-Malo, gamin, j’allais toucher les bateaux de la Route du Rhum. Et j’accompagnais mon père à la pêche, on assurait les livraisons de crabes la nuit. Tout ça, ça fait aimer la mer. Au bout du compte, j’ai suivi et fini mes études, et je suis allé faire mon projet d’études chez Michel Desjoyeaux, que j’avais rencontré pendant les Solitaire de mon père, et je me suis retrouvé sur le chantier du PRB de Vincent Riou. Et comme tu as fait du bateau de course avec ton père, que tu n’es pas plus con qu’un autre, que tu as en plus la réputation d’être un dur au mal parce que tu joues au rugby et que tu fais déjà de la voile, ça finit par payer et tu commences à vivre de ta passion.

Franck-Yves : « La Transat Jacques Vabre, que nous avons courue ensemble, fut fabuleuse. Kevin a suivi les travaux du bateau, flambant neuf, puis on part, on percute une baleine qui ouvre le puits de dérive ; on a un problème de chariot de grand-voile, et Kevin grimpe en tête de mât sous le vent du Cap-Vert, et on gagne quand même, à 16 nœuds de moyenne avec un bateau tout juste sorti de chantier. Kevin travaillait alors pour PRB, il vivait à Port-la-Forêt dans un deux-pièces, et participer à la Jacques Vabre et la gagner, c’était fabuleux.

Kevin : « C’est un super souvenir ! J’avais déjà navigué sur Gamin, le précédent bateau, sur deux transats Québec - Saint-Malo. J’y ai appris à naviguer au feeling, avec une électronique pas tout à fait réglée… 

La mer, dur métier

Kevin :
« Mes parents ont dispensé une éducation fondée sur l’idée que, que tu aies du talent ou pas, tout passe par le travail. Il faut pousser pour que les choses arrivent. Quelques chanceux doués de talent peuvent s’en sortir, mais ils sont très rares. Beaucoup travailler, accepter de se faire mal, c’est fondamental.

Franck-Yves : « La formation, l’apprentissage à 25 ans, c’est trop tard. Cela passe encore à 18-20 ans, mais c’est mieux de faire découvrir cet aspect du travail plus tôt. Inviter mes mômes à aller poser leurs premiers casiers, en les prévenant que ça va être dur mais qu’ils vont gagner un peu d’argent, c’est important. Ils vont rentrer avec les mains boursouflées, après avoir livré trois ou quatre tonnes de crabes (avec quelques-uns qui vont leur tomber sur le crâne, parce que c’est quelque chose, le vivier), ça fait mal au début, mais je sais qu’ils ont fini par prendre leur pied dans l’effort.

Kevin : « Je n’ai jamais eu envie de faire de la pêche mon métier, contrairement à un de mes frères (Loïc), qui adore ça. J’y allais avec mon père parce que je dis rarement non, et parce que je sais que ça forge un mental. Quand je rentrais, j’étais content d’être allé en mer, et d’en être revenu, mais je savais que ce n’était pas pour moi. Quand tu nous laissais aller à la pêche, à 8 ans, c’est clair qu’on aurait pu se faire mal, mais la prise de risque était compensée 10 fois par l’expérience acquise.

C’est rare d’atteindre des choses qui te font du bien si tu ne t’es pas donné du mal pour les atteindre. La Transat Jacques Vabre avec mon père, c’était une prise de risques, mais ces risques sont très faibles par rapport à ce que tu reçois comme souvenirs, comme transmission de la passion (de la course au large) et comme expérience. Et pour moi, le risque n’a de sens que par rapport à ce que tu reçois en contrepartie.

© Vincent Curutchet / Alea / VG2020

Franck-Yves : « Nous ne sommes pas tous égaux face à ça : il y a des gens qui aiment prendre des risques et se faire mal, et d’autres qui n’aiment pas ça du tout.

Kevin : « La course au large, c’est un petit combat, physique, mais il n’y a rien de masochiste : il y a un but à atteindre. Il y a des moments durs, ils sont même plus nombreux que les moments de plaisir, mais les moments plaisants sont d’une telle qualité, d’une telle intensité, que ça vaut le coup de vivre le reste. C’est comme boire après avoir eu vraiment soif, comme manger après avoir eu vraiment faim : tout est plus savoureux.

Franck-Yves : « Un Vendée Globe, il y a forcément des risques, mais pas plus je crois que de traverser la France le 15 août en voiture en étant fatigué. Et ce risque couru sur le Vendée Globe, je pense qu’il est moins important que lorsque Kevin fonçait vers l’étrave pour aller libérer un beaupré sur un bateau de la Volvo Ocean Race lancé à 25 nœuds. Je sais qu’il y aura des moments chauds, je serai un peu inquiet de temps en temps. Je sais que l’accident peut arriver, on en a tous conscience, mais je connais la mer et je serai moins inquiet que Annie, la maman de Kevin, qui s’inquiète des bulletins de coup de vent. Je serai là pour la rassurer.

Kevin a un atout majeur : il aime l’eau. Annie me disait toujours ‘Franck, tu n’es bien qu’en mer, en fait. Tu ris en mer, tu fais le con en mer, tu es libre en mer’. J’ai fait pêcheur non pas parce que j’étais passionné par le métier, mais pour pouvoir faire ma vie sur l’eau. Kevin a ça aussi : il n’est plus le même sur un bateau, et c’est pour ça qu’il est un équipier recherché.

Kevin : « La course au large, c’est optimiser le temps qui nous est donné sur 24 heures, de façon optimale. C’est fantastique : tu reviens de 10 jours de mer, tu as l’impression d’avoir vécu 10 ans. Le retour sur investissement est exceptionnel en souvenirs, en sensations. En course au large, tu as juste l’impression de vivre ! »

 

Propos recueillis par la Rédac du Vendée Globe / F.P
 

 

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