18 Janvier 2021 - 13h56 • 12940 vues

Partager

Article

Message du bord de Pip Hare (Medallia) reçu à la mi-journée ce lundi 18 janvier.

"Cela fait du bien d'aller à nouveau dans la bonne direction. La semaine dernière a été pour le moins frustrante et au cours des dernières 48 heures, Medallia a subi plus de dégâts que jamais. Je suppose que nous sommes tous les deux simplement fatigués.

Je dois avouer que j'ai vraiment raté ma navigation cette semaine. Lorsque je me suis arrêtée pour réparer mon safran au nord des Malouines, j'ai eu le choix de me séparer de la flotte en allant vers le nord ou de continuer à suivre mes concurrents vers l'est. Je voyais se développer la dépression que je venais de rencontrer, j'aurais dû prendre la décision de me diriger vers le nord. L'option était là, je l'ai vue, je ne l'ai pas prise et je m’en suis voulu.

Quoi qu'il en soit, j'en ai assez dit. J'ai fait une erreur et je l'ai payée la semaine dernière. Passer à travers l'œil de la dépression vendredi soir a été une expérience intense. Il faisait nuit noire, la couverture nuageuse totale bloquait même la lumière des étoiles. Alors que je me rapprochais du centre, le vent se renforçait. Je suis finalement allée sur le pont pour affaler la grand-voile. Je ne voyais rien en dehors du sillage du bateau, quand j'ai levé les yeux, ma lampe frontale n'a fait qu'éclairer les gouttelettes d'eau qui remplissaient l'air et me renvoyaient la lumière sur le visage.

Les vagues étaient désordonnées et comme je ne voyais rien, il était impossible de savoir quand et de quel côté elles allaient venir percuter la coque du bateau. J'ai passé la plupart du temps à quatre pattes. J’ai si peu d’équilibre que j'ai du mal à me tenir debout, en mouvement sur le pont certains jours.  J'avais l'impression de me frayer un chemin dans l'obscurité. J'avais en tête le chemin à parcourir dans la dépression mais comme je ne voyais rien, j'ai dû utiliser des indices pour savoir où je me trouvais. Le baromètre m’indiquait une baisse constante puis cela s’est stabilisé. Je déduisais la direction du vent selon mon parcours et le réglage de mes voiles. Quand les voiles commençaient à battre, je savais que le vent était tombé.

J'ai réussi à trouver mon chemin et, à l'aube, j'ai hissé la grand-voile dans des vents faibles et j'ai regardé vers le nord. Lorsque la brise a commencé à se lever, j'ai tourné l’étrave vers la maison et j'ai été confrontée à une mer brutale que je n'avais pas anticipée. Les vagues étaient grosses et courtes, elles venaient de trois directions différentes. Chaque fois que Medallia se prenait une vague, je sentais le bateau tomber de quelques mètres dans un fracas déchirant. Le gréement tremblait, le bateau semblait se fendre en deux, j'étais projetée à travers la cabine ou le cockpit, où que je sois. Épuisée d'avoir passé toute la nuit à négocier cette dépression, j'ai mis Medallia sur un cap conservateur sous une toile réduite pour essayer de dormir. Là, nous sommes comme tombés d’une vague, le bateau s’est mis à gîter énormément. Je savais exactement ce qui s'était passé. Dans le martèlement constant, nous avions brisé un des bouts du système de quille. Il a fallu environ une heure pour remplacer le cordage, j'ai dû entrer dans le compartiment avec la quille inclinée du mauvais côté et pendant que je réparais, j'ai été abondamment aspergée d'eau de mer.

Lorsque l'état de la mer a commencé à s'améliorer, j'ai mis du nord dans ma route, en subissant autant de claquements que Medallia et moi pouvions supporter. Nous sommes progressivement remontés à pleine vitesse et je suis heureuse car nous avons accumulé des milles vers le nord au cours des 12 dernières heures.

J'ai constaté que dans n’importe quelle situation à bord, qu'il s'agisse d'une tempête, d'une fuite ou du remplacement d’un safran, on perd rapidement la vue d'ensemble. Je suppose qu'il faut avoir la tête dans les détails pour gérer une crise, mais il est important de ne pas oublier de prendre de la hauteur lorsque vous relevez la tête à nouveau. Les tempêtes passent, le temps change, les problèmes sont gérés. Ensuite, il faut passer à autre chose. Il y a encore tellement de choses qui m'attendent dans cette course, et peu importe à quel point une situation semble difficile sur le moment, je m’efforce de regarder au-delà. Il y a moins de deux ans, je naviguais en IMOCA pour la toute première fois, maintenant j'ai 5500 milles devant moi pour terminer mon Vendée Globe. Les raisons de me battre et de me réjouir sont nombreuses.

Pip Hare / Medallia