22 Janvier 2021 - 10h58 • 6744 vues

Partager

Article

Message du bord de Pip Hare (Medallia) reçu ce matin vendredi 22 janvier.

« Je sais que ceux qui ont regardé la cartographie au cours des dernières 24 heures savent que c’était compliqué. J'ai été coincée dans un trou de vent, mais je suis réconfortée par le fait que Cali (Arnaud Boissières) et Alan (Roura) ont subi le même sort que moi plus à l’Est. Ce n'est pas notre faute, c'est juste de la malchance avec la météo.

Ce qui fait vraiment mal, c'est de voir les bateaux au Sud qui reviennent avec une bonne brise. Chaque mise à jour de la cartographie fait mal. J'ai vraiment lutté pour gagner des milles dans les mers du Sud et aujourd’hui, ils fondent sous la chaleur de l'Atlantique. Ce serait facile de se décourager, de se sentir impuissante. Mais j’essaye de trouver des choses positives à faire qui m'aideront à être performante une fois que cette brise se sera calmée.

Hier, j'ai pris suffisamment de recul pour envisager une nouvelle montée au mât. J'avais fait presque tous les autres travaux sur le bateau et les conditions étaient à peu près parfaites. Cela fait maintenant quatre semaines que je navigue avec des données de vent inexistantes ou peu fiables et cela fait des dégâts. Je suis fatiguée de devoir être plus présente à la barre. J'ai eu du mal à naviguer et à prendre des décisions sans avoir de référence immédiate sur la force du vent et sa provenance. Depuis le pont, on aurait dit que quelque chose avait heurté l’aérien, mais le fait que je reçoive des données sur le pont suggèrait que les connexions câblées étaient toujours correctes. Je pouvais voir à travers les jumelles qu'il manquait une des louches de l'anémomètre.

Je déteste vraiment grimper au mât. Je pense que personne n'aime ça et je sais que dans cette course, d'autres skippers ont grimpé au mât dans des conditions terribles, alors chapeau à eux. Même avec 6 nœuds de vent et un léger clapot, ça me fait peur, mais je savais que si je pouvais réparer l’aérien, ça ferait une grande différence. Hier, j'avais le choix de rester assise, impuissante, à regarder les trois bateaux derrière moi avancer vers le Nord et grappiller mon avance ou de faire quelque chose de positif qui me ferait avancer, pas sur l'eau mais en m’apportant un meilleur potentiel pour la suite.

Quand j'ai quelque chose comme ça à faire et que j'ai peur, j'ai tendance à procrastiner. J'essaie de m'imaginer en train de le faire. Puis, à un moment donné de ce petit rituel, je suis gênée par ma propre procrastination, et sans prévenir (parfois même en me surprenant moi-même), je me lève pour rassembler mes affaires et pour aller le faire. Une fois que j'ai commencé, je termine. C'est toujours de se lancer le plus difficile.

Il m'a fallu une heure et demie hier pour monter au mât, enlever l’aérien, l’inspecter, changer les louches de l'anémomètre et descendre. C'était terrifiant. Ma principale inquiétude était d'être projetée à l'avant du mât par une vague. Sur de grandes sections du mât, il y a du gréement auquel on peut s’accrocher et je m'en suis servi pour me hisser et me maintenir du côté au vent. Cependant, dans certaines parties, il n'y a rien, juste moi et le mât. Ici, j'essayais d'utiliser la grand-voile pour tenir ma position. Soit en me tenant sur des lattes, soit en tenant le guindant de la voile. Même dans les conditions clémentes, j'ai été projetée à l'avant du mât à plusieurs reprises et j'ai dû me débattre désespérément et me balancer en l'air pour revenir au vent. Pendant une série de petites vagues agressives, je n'avais rien pour me raccrocher, et j'ai donc eu l’impression d’être un Koala enveloppant mes bras et mes jambes autour du mât. Les vagues se sont calmées et j'ai essayé de libérer mes membres pour grimper à nouveau.

J'ai découvert que ma jambe droite était maintenant coincée entre le guindant et le rail de la grand-voile. Mon genou semblait trop gros pour être ramené par l'ouverture dans l'autre sens. La puissance de la grand-voile est si grande que je ne pouvais pas bouger la voile, donc ma seule option était de serrer les dents et de tirer physiquement ma jambe vers l'arrière à travers le trou. Je l'ai fait à deux mains, après tout il n'y avait pas besoin de s'accrocher, j'étais coincée. En me frottant le genou contre le rail du mât, je l'ai fait passer au travers. J'ai maintenant des bleus impressionnants pour montrer quel héros de l'escalade du mât je suis. Le reste de l'escalade s'est fait assez rapidement après ça. J’étais suffisamment apeurée pour vouloir en finir et travailler au sommet du mât était bien plus facile que la montée ou la descente. J'ai finalement réussi à descendre, très meurtrie, un peu brûlée par le soleil, déshydratée, mais j'ai le sentiment d'avoir bien fait et je suis sûre de ne plus jamais vouloir y aller.

La mission a été un succès. J'ai de nouveau des données sur le vent, mais elles n'ont pas apporté de bonnes nouvelles. J'espère que la brise se renforcera encore aujourd'hui et, au moment où j'écris ces lignes, cela semble plus positif.

Je suis préparée à la douleur. Nous sommes sur le point d'entamer un parcours de 1 000 milles au reaching et Medallia lutte contre des bateaux plus modernes. Dans ces conditions, je n'ai pas le moment de redressement ni les formes de coque puissantes qu’ils ont pour la brise modérée. Les bateaux à foils vont décoller et me « déposer ». J'avais espéré que l'avance gagnée si durement dans l'océan austral fournirait un matelat suffisant pour me permettre de passer cette section devant, mais ce ne sera pas le cas. Le trou de vent a érodé ces milles gagnés.

Mais Medallia est en bonne forme et je suis toujours là, à me battre, à essayer de repousser les limites de ce qu’il est possible d'accomplir sur un bateau âgé de 21 ans. Chaque jour, il y a une opportunité pour moi de faire mieux. Maintenant que j'ai des données sur le vent, je peux rattraper mon sommeil, recharger mes propres batteries et ensuite puiser toute mon énergie pour faire les bons choix de voile et rester dans le rythme. J'ai autant de détermination qu'au départ, même si mes attentes sont désormais plus élevées. Nous sommes en course jusqu'à l'arrivée et je vais tout donner. Je ne pourrai peut-être pas rivaliser avec les nouveaux bateaux en termes de vitesse dans la prochaine section, mais je peux rivaliser en termes d'effort, de ténacité et de volonté. Nous sommes toujours dans la course ! »

Pip Hare / Medallia