22 Février 2021 - 16h15 • 22993 vues

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Ce n’est pas un pic, encore moins une péninsule, c’est juste un moment  crucial : la fin de course. Là où l’essentiel est fait – la quasi totalité du parcours - mais pas le principal, à savoir le franchissement de la ligne d’arrivée. C’est un dernier cap à franchir, alors que les conditions de navigation sont très souvent mauvaises à partir des Açores et sur la voie sans issue du Golfe de Gascogne.

L’imagerie du tour du monde à la voile, c’est le Grand Sud, les mers australes, l’océan Indien une fois passé le cap des Aiguilles puis le Pacifique à la longitude de la Tasmanie. Tout au long de ces 10 500 milles (en route directe) au pays de l’ombre, rien n’arrête la houle ni la farandole des dépressions qui s’enroulent autour de l’Antarctique.

Heureusement, le timing d’un Vendée Globe fait passer les marins dans ce long tunnel gris au mois de décembre, soit pendant le printemps et l’été austral, les saisons les plus douces pour aborder le Grand Sud.

Quand bien même, autour des 50 degrés sud, le froid peut être très intense  - proche de zéro degré - , ce qui rend l’air plus dense et les conditions de vie à bord plus pénibles. C’est aussi un grand désert liquide où l’isolement est prégnant, et les secours potentiels souvent hors de portée. C’est une zone mal connue, très rarement fréquentée par des bateaux à voile et c’est elle qui alimente les peurs et les fantasmes, érigeant le passage du cap Horn en ultime pinacle, synonyme de libération. Mais attention, comme en haute montagne, le danger n’est pas écarté une fois le sommet atteint. Parfois, la descente se révèle encore plus périlleuse.

Alors gare à cette dernière partie du parcours, ces derniers jours de navigation vers la maison ! Si l’anticyclone de l’hémisphère Nord se cale dans le sud des Açores, comme c’est souvent le cas cette année, c’est que le train des dépressions a pris sa place. « En hiver, ces dépressions qui se forment sur la côte Est des USA ou au Canada circulent très bas et peuvent se succéder à un rythme élevé, avec seulement 36 à 48 heures entre deux passages de front, explique Christian Dumard, consultant météo du Vendée Globe . Cette succession rapide des dépressions génère une houle résiduelle dans l’Atlantique Nord. Les hauteurs de vagues sont parfois similaires à celles rencontrées dans le Grand Sud ».
 

Quand le golfe de Gas…cogne

Ça se corse encore à l’approche de la péninsule ibérique et dans le golfe de Gascogne. « A la limite du plateau continental, les fonds passent de plusieurs milliers de mètres à quelques centaines de mètres. Cette remontée de fonds lève des mers dangereuses. On a la même chose au Sud de la Nouvelle Zélande et à l’approche du Cap Horn » poursuit Christian Dumard. « Le problème, c’est que lorsque les bateaux arrivent dans le golfe de Gascogne, il n’y a pas d’échappatoire… c’est comme un entonnoir et la fin de l’entonnoir, c’est l’arrivée aux Sables d’Olonne. »

© Google Earth

C’est ainsi qu’on a vu cette année des stratégies d’évitement. Comme celle adoptée par Armel Tripon, resté en attente presque 48 heures au large du Portugal pour éviter de se faire coincer dans le golfe de Gascogne avec 50 nœuds de vent et des creux de 8 mètres.

« A cela s’ajoutent la fatigue accumulée par les skippers et les bateaux, le trafic maritime intense et les pêcheurs. Une arrivée en période hivernale sur les côtes Atlantique n’est pas toujours une partie de plaisir » résume Christian.

Pour rappel, dans l’histoire du Vendée Globe, nombreux sont ceux qui ont vu leur rêve se briser ou être hypothéqué à quelques milles de la délivrance.

En 2016-17, Conrad Colman démâte entre les Açores et le Portugal, à 750 milles du finish (il terminera sous gréement de fortune). En 2013, Javier Sanso chavire dans le sud des Açores après avoir perdu sa quille. La même année, Jean Pierre Dick se met au mouillage pendant trois jours au nord de l’Espagne pour éviter un gros coup de vent alors que son bateau navigue sans quille depuis le cap Vert (il terminera sa course !). En 2008, c’est encore une quille défaillante aux Açores qui empêche Roland Jourdain de finir. Quatre ans plus tôt, même souci pour Golding dont l’appendice se désolidarise à 90 milles de l’arrivée (il termine néanmoins 3e). Quant à Catherine Chabaud, elle démâte à 250 milles de Vigo (Espagne) lors de l’édition 2000-2001…

Sur ce 9e Vendée Globe, quasiment tous les concurrents achèvent leur course sous la menace de ce régime dépressionnaire qui les cueille souvent avant l’arrivée, à l’image de Clarisse Crémer qui a terminé en navigant dans 8 mètres de creux deux jours avant de toucher terre !

Hors course, Isabelle Joschke et Sam Davies ne seront pas épargnées ces prochain(e)s heures/ jours : 35 nœuds moyens, rafales à 45 et une mer forte pour la navigatrice britannique (vagues de 6/7 mètres) dans la journée du 24 février.
 

La rédaction du Vendée Globe / Camille El Beze