21 Mai 2021 - 16h39 • 3045 vues

Partager

Article

Boosté par l’énorme notoriété recueillie dans son pays natal,  le skipper allemand Boris Herrmann a annoncé la construction d’un nouvel IMOCA – plan VPLP – avec lequel il participera à The Ocean Race 2023 puis au Vendée Globe 2024. Entretien.

Boris, comme d’autres skippers qui ont reconduit leur sponsor et déjà démarré leur programme pour la prochaine édition du Vendée Globe, tu ne t’es pas arrêté depuis ton arrivée…

 Et bien, comme vous le savez, nous avons un nouveau bateau en commande et nous sommes en pleine discussion sur la conception. Je suis cela de près, donc, je n’ai pas encore eu de vraie pause. Mais je ne vais pas tarder à prendre une semaine off. »

Quand as-tu su que tu aurais un nouveau bateau pour la prochaine édition ?

 C’était une question de stratégie : ‘est-ce que nous voulons construire un nouveau bateau et vendre l’existant rapidement ou est-ce nous essayons de louer et conserver l’actuel et prenons plus de temps pour concevoir un nouveau bateau… C’était une question de timing. L’idée d’avoir un nouveau bateau n’est pas récente. Ensuite, ça se joue entre les partenaires et le choix stratégique. Mon point de vue était le suivant : nous voulons poursuivre pour les 4/5 années à venir alors plutôt que de penser à améliorer le bateau actuel, d’engager des dépenses pour l’optimiser tout en s’inquiétant de l’usure – surtout avec une Ocean Race (course autour du monde en équipage avec escales) et le prochain Vendée Globe au programme – poussons tout de suite le bouton et construisons un nouveau bateau. Si nous nous alignons sur ces deux courses, la différence en termes de budget n’est pas si importante.

Quel est votre budget approximatif ?

C’est confidentiel, mais on peut dire que nous avons un bon budget, à l’instar des autres top teams. Avoir un bateau neuf pour un programme qui comprend aussi The Ocean Race, le tout étalé sur une période de 5 ans, c’est très gérable et cela se rapproche d’un budget IMOCA « normal », même si le mot « normal » est assez bizarre quand on parle de nos projets.

Tu es devenu célèbre chez toi en Allemagne après ce Vendée Globe. Comme cela s’est-il passé à ton retour ?

C’est tellement positif ! Les médias allemands et le public ont vraiment adhéré au Vendée Globe. Les gens ont beaucoup suivi et c’était nouveau pour eux de découvrir que la voile pouvait être une belle aventure très excitante à suivre. Ce qui est intéressant, c’est que j’ai communiqué tout le temps en anglais, malgré l’importance du public en Allemagne. Auparavant, les médias allemands ne voulaient rien diffuser si ce n’était pas dans la langue. Là, ils ont utilisé les sous-titres et tout cela a été bénéfique pour ce projet multi-culturel avec Monaco, la France, l’Allemagne et l’international. Maintenant, quand je marche dans la rue, les gens que je croise me saluent tout le temps et ils me souhaitent bonne chance pour la suite. Ce qui est assez marrant, c’est que ce sont souvent des gens de mon âge. Ils se reconnaissent en moi et ils s’imaginent peut-être réaliser leur propre grande aventure un jour…

Tu étais présent sur toutes les grandes chaînes allemandes pendant la course…

Oui, comme ZDF et d’autres. Tous les dimanches en prime time, où normalement il y aurait eu une majorité de foot et 10 minutes de Vendée Globe, à la fin, il y avait une demi-heure voire une heure de programme et ça remplaçait le foot. Et quelques semaines après l’arrivée, ils ont diffusé un documentaire d’une heure. Alors qu’au départ, ils avaient uniquement prévu du streaming sur internet. J’ai été un vrai phénomène, un phénomène médiatique ! »

Ce qui aide pas mal quand il s'agit de sécuriser son sponsor et/ou de trouver d’autres partenaires…

Oui, ça a tout changé. Quand on entre en contact avec les personnes, plus besoin de  tout expliquer. Ils ont suivi le Vendée Globe, ils savent ce que c’est, alors c’est plus facile de parler avenir.

En tant que ‘célébrité’, as-tu reçu des demandes un peu bizarres ou étonnantes ?

La plus étrange, c’est probablement la personne qui m’a demandé de venir naviguer sur son propre lac à bord de son petit bateau. J’ai eu des messages bizarres, mais beaucoup de très positifs. Et beaucoup, beaucoup de cadeaux envoyés un peu partout, à la Fédération de Voile Allemande, au Yacht Club, au Vendée Globe, à Lorient, à mon bureau… On a reçu tellement de cadeaux, c’est très très touchant. Des enfants nous ont envoyé des bateaux en papier qu’ils avaient confectionnés, le Maire d’une ville nous a expédié tous les vins de sa région, du jambon… ça m’a pris deux jours de tout ouvrir au bureau ! Complètement dingue !

Qu’est-ce qu’on ressent lorsqu’on est au centre de tant d’attentions ?

C’est cool, euphorisant, ce sont des vibrations positives autour du projet. Je suis heureux de la manière dont j’ai été perçu par le public, de la manière dont j’ai communiqué. Je voulais et je pense que j’ai été moi-même et honnête. C’est génial de repartir pour 5 ans maintenant. Mais cela met un peu de pression. Construire un nouveau bateau aussi rapidement pour être prêt pour The Ocean Race…. Il faut arriver à trouver un peu de répit. Ces quatre prochaines semaines, nous devrons avoir décidé de 80 % de ce que sera le design du bateau. Je suis un peu sous pression…

Qu’as-tu fait de particulier pour récupérer mentalement et physiquement après la course ?

J’aimerais bien avoir fait quelque chose... Mais j’ai l’impression que ça a été une "fuite en avant", comme on dit en Allemagne. Dix jours après la course, j’étais toujours dedans. A la fin, j'ai arrêté toutes les interviews parce qu'il fallait que je m’occupe de l'avenir. Le même jour, Jean Pierre Dick m'a appelé pour me proposer de me louer son hangar. Je lui ai dit : "Jean-Pierre, sur tes quatre Vendée Globe, comment as-tu réussi à récupérer à chaque fois ?" Il m'a répondu : "Ne t’occupe pas de ça, mais sécurise ton avenir, ça peut te prendre jusqu'au mois de mai, après, tu pourras discuter avec tes coachs mentaux et tout ce que tu veux, mais commence par faire signer les contrats. Ça m’a paru logique. Je me suis donc dit, « faisons comme ça, fixons un calendrier, mettons-nous un peu de pression pour sécuriser la prochaine campagne et après ça, on aura du temps pour se détendre.

Comment ton équipe s’est-elle développée après la course ?

Cela prend un peu de temps. D’abord, il y a juste eu Ryan Breymaier et moi sur la partie design puis avec Will Harris. Holly Cova (team manager) sur la partie sponsoring. Ces 4 dernières semaines, nous avons trois personnes en plus sur l’aspect conception, et deux au bureau. On ne peut pas embaucher 10/15 personnes comme ça d’un coup. A doit se développer au fur et à mesure, de façon organique, sinon, on passe trop de temps à manager. Dans ce petit groupe « commando », on se parle tous tout le temps. Et c’est comme ça que nous allons fonctionner pendant la conception du bateau chez VPLP. On a deux gars expérimentés qui viennent de chez Sodebo et Groupama et une jeune architecte navale.

Y a t-il des aspects de ta navigation dans lesquels tu dois progresser ?

J’ai été plutôt satisfait de ça mais on peut toujours faire mieux. Jusqu’à présent, j’ai été pas mal seul, impliqué un peu dans tous les aspects du projet, sur la partie business et tout le reste. Cette campagne devrait me permettre de me concentrer davantage sur les aspects sportifs, notamment pour le Vendée Globe. Physiquement, je suis bien. Mais ce n’est pas là dessus que se fait le break. La différence se fait sur le mental. Dans sa tête. Être bien dans sa tête, ça fait tellement la différence sur un Vendée Globe. Des petits problèmes peuvent devenir lourds dans la tête si on n’a pas la méthode pour les mettre de côté et rester le cœur léger. C’est vraiment ce sur quoi je voudrais travailler avec mes coaches mentaux. M’entraîner à traverser cette course avec le moins de distraction possible et sans perdre d’énergie sur des choses qui n’en valent pas la peine. J’ai perdu beaucoup d’énergie à m’inquiéter sur ce qui pourrait casser. A penser que les accidents et les avaries survenus chez les autres pourraient m’arriver à moi aussi…

Ton bateau, de type scow, sera t-il proche de l’Occitane, le plan Manuard de cette édition ?

On va un peu dans cette direction mais avec des foils similaires à ceux que nous avions sur Malizia. La forme de la coque sera tout de même assez différente. Et le cockpit s’inspire de ce qui s’est fait sur Hugo Boss, mais avec plus d’ouvertures et de vision.

Donc proche d’Apivia ?

Oui. Quelque chose entre les deux. La vue arrière du bateau de Charlie et la vue vers l’avant de celui d’Alex.

Y a t-il d’autres programmes de navigation en dehors de l’IMOCA comme lorsque vous faisiez du GC32 avec Malizia ?

 J’aimerai faire un peu de croisière. Je vais prendre des vacances avec ma femme à bord d’un Pogo 36 qu’on nous prête en Allemagne. Et comme mon nouveau bateau devrait être terminé l’année prochaine au mois de juin, j'aimerais disputer la Solitaire si elle a lieu assez tôt et commencer à m’entraîner dès janvier pour être au point.

Concernant tes engagements citoyens, quels sont tes prochains objectifs ?

On continue avec le labo océanique (analyses de prélèvements en mer). Le programme éducatif se poursuit également et nous allons augmenter nos effectifs pour travailler au plus proche avec des écoles identifiées. Le livre éducatif que nous éditons est traduit en 10 langues. Nous voulons également travailler avec nos partenaires sur un projet éducatif sur le climat. L’industrie du transport maritime doit progressivement décarboner son activité et faire de la recherche sur différents types de carburants. Ils ont des projets-pilote qui utilisent du carburant de synthèse comme le méthanol… Nous souhaitons les aider dans ce sens.

Être skipper d’un équipage sur The Ocean Race, est-ce un nouveau challenge ?

Non, pas du tout. Sur une campagne IMOCA, tu fais ça de toute façon. J’ai fait de nombreuses transats avec 5 personnes à bord et tu mènes ton équipe en faisant confiance aux personnes et en leur capacité à faire leur job. Et puis j’ai fait pas mal d’équipage auparavant, avec Giovanni Soldini, Francis Joyon, Jochen Schümann en TP52 et j’aime beaucoup ça. Quatre personnes en IMOCA, ce n’est pas un gros équipage. Avec une personne qui dort, c’est trois personnes de quart, deux sur le pont, et une troisième devant l’ordinateur, donc c’est de l’équipage réduit. Je vois ça comme 4 solitaires qui travaillent ensemble. Vous n’aurez pas un numéro 1, un régleur, un barreur, vous aurez 4 experts de l’IMOCA qui peuvent tout faire.

Est-ce que tu as tiré un trait sur ta collision avec le bateau de pêche juste avant l’arrivée du Vendée Globe ?

C’est toujours là. Mais je l’ai mis de côté et je n’y pense pas. J’y reviendrai plus tard pour voir ce qu’on peut faire. Pour l‘instant, c’est juste quelque chose qui me dérange un peu. Heureusement que la course ne s’est pas terminée là-dessus, que le bateau était réparable et que personne n’a été blessé. Donc les conséquences ne sont pas si mauvaises. Ça aurait pu être pire. Mais je dois éliminer tous les doutes pour la prochaine fois où je naviguerai en solo.

 

La rédac du Vendée Globe, propos recueillis par Andi Robertson