28 Janvier 2022 - 17h30 • 3852 vues

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Construire la route qui mène de l’envie originelle à la ligne de départ du Vendée Globe est une tâche presque infinie. Nous vous proposons de découvrir les bâtisseurs, ces femmes et ces hommes aux mille compétences et expertises qui œuvrent sur un projet de Vendée Globe et qui donnent vie, corps et sens au rêve des skippers. 

EPISODE 2 :
Team manager, le métier aux mille métiers


Explorer son envie de Vendée Globe et l’exprimer, ce n’est pas tout. L’heure est venue de jeter les bases de l’équipe, en attendant de trouver les sous. Et, pour cela, le skipper doit trouver son pendant à terre, sa pierre angulaire, capable tout à la fois d’aller en son sens et de le contredire, voire le pousser si cela se révèle nécessaire. Au fil des éditions, le team manager est devenu le premier des indispensables, et il se voit confier des missions différentes selon la taille de l’équipe, et donc des moyens confiés au projet. Sommairement, le team manager peut passer de la conduite du van à la signature des locaux tout en menant le bilan comptable, tout ça dans la même journée. Et quand l’équipe est étoffée, et le budget de conséquence, la capacité du patron à déléguer augmente – et la précision des actions également.

Marcus Hutchinson a tenu ce rôle à plusieurs reprises au cours des dernières éditions. L’Irlandais a couvé son premier Vendée Globe auprès de Mike Golding (2000-2001), avant de soutenir celui de Paul Meilhat (SMA) en 2016-2017, via Mer Agitée, l’écurie de course de Michel Desjoyeaux qui portait le projet. Intégré au team de Thomas Ruyant dès le début de l’aventure du skipper nordiste, Marcus en a été team manager. La planète TR Racing ayant pris de l’ampleur, le fringant sexagénaire de Kinsale est désormais en charge des relations extérieures de TR Racing, Thomas Gavériaux ayant endossé le costume de Directeur général de TR Racing.

Comment se crée le premier contact entre un skipper et son futur team manager ?
Marcus Hutchinson :
« Il n’y a pas de cheminement tout à fait défini. S’il s’agit d’une petite équipe qui fonctionne en mode start-up, cela se joue au bouche-à-oreille, sur la transmission d’une réputation, de relations d’amitié ou via des contacts en commun. Il y a eu un jeu de chaises musicales dans le milieu de la course au large ces dernières années, ce qui induit qu’il faut maintenant regarder en-dehors de la communauté immédiate.

Quel est le rôle du team manager ?
© Pierre Bouras - TR Racing M. H. : Il ne faut pas l’imaginer comme le manager de football, debout au bord du terrain, qui dirige l’équipe et anime les réunions. D’ailleurs, tous les chefs d’équipe ne sont pas directement impliqués dans la dimension sportive du projet. Les missions sont les ressources humaines, les finances, les relations au sponsor, la maîtrise des décisions techniques. Quand j’ai commencé l’aventure avec Thomas, nous n’avions ni bateau ni sponsor. Puis nous avons eu un bateau, quelques idées et beaucoup d’énergie. Puis nous avons eu un bateau, un programme avec des sponsors et nous avons fait le Vendée Globe. Ce cheminement est un accomplissement en soi, et c’est aussi un tremplin pour la suite, à savoir un deuxième bateau et de nombreux projets annexes.

Quelles doivent être les compétences d’un team manager ?
M. H. :
Elles sont nombreuses et variées : nous nous occupons des baux immobiliers, des ressources humaines et des grandes lignes de comptabilité. Nous gérons une entreprise qui réalise un chiffre d’affaires d’environ 3 millions d’euros par an. Mais les compétences requises varient aussi en fonction des compétences de votre skipper et de ses objectifs. L’idée étant généralement de s’entourer d’un petit nombre de personnes en qui vous avez pleinement confiance.

En quoi le team manager doit-il croire avant tout ?
M. H. : Il ou elle doit avoir foi en son capitaine. En vérité, on ne passe pas beaucoup de temps avec le skipper, notamment en raison de la quantité et du volume de travail qu’il doit consacrer à ses sponsors. Cela vaut encore plus pour ceux qui ont déjà participé au Vendée Globe et qui présentent un profil particulier. Je ne cesse de m’étonner de tout ce que doit faire un skipper, en comparaison avec le temps dont il dispose. Pour voir le skipper aujourd’hui, l’équipe doit prendre rendez-vous avec lui. Bref, il faut avoir une confiance totale en lui, dans ses deux dimensions de sportif et d’humain.

Le team manager dirige-t-il le skipper ?
M. H. :  Cela dépend de la taille de l’équipe et du skipper. Vous devez être son âme sœur, mais vous ne décidez pas des évolutions techniques, ni des gens avec qui il s’entraîne, mais il faut savoir être là quand il y a une crise, des problèmes de garde d’enfant, de voiture à réparer, d’hébergement… Le team manager garde aussi un lien très étroit avec l’équipe de communication : il veille à la bonne image de son marin. Le chef d'équipe est là pour conseiller sur les choix, anticiper les problèmes et les priorités, puis informer le skipper en conséquence. Les skippers ne naviguent pas autant que nous le souhaiterions tous - ils doivent probablement passer 60 ou 70 jours par an sur l’eau -, et nous devons veiller au bon état d’esprit de tous lors des semaines de navigation des partenaires. Il faut beaucoup planifier, programmer et tenir le skipper et l'équipe informés.

Quel a été votre mission avec SMA, qui avait constitué plutôt une petite équipe ?
M. H. :  Le sponsor avait acheté le bateau qui avait gagné le précédent Vendée Globe (le Macif de François Gabart, vainqueur en 2012-2013, ndlr). Il était bien préparé, le plus gros du chantier a été de changer les couleurs du bateau. Il fallait aussi convertir Paul Meilhat, bon navigateur en Figaro, en skipper Imoca. Michel Desjoyeaux, de Mer Agitée, s'est chargé de cette tâche en naviguant en permanence avec Paul. Ce sont des décisions fondamentales. A cette époque, nous avons dû prendre la décision de mettre des foils ou non et j'ai argumenté pour ne pas le faire car il était plus important d'aller naviguer et d'apprendre le bateau. Et si vous vous souvenez, Paul était troisième quand il a dû se retirer.

Comment le rôle évolue-t-il au cours des quatre années qui précèdent le Vendée Globe ?
M. H. :
 Dans notre cas, nous avons fait en sorte que tout le monde soit interchangeable afin que quelqu’un puisse gérer un dossier pour le cas où l’un de nous ne serait pas disponible. Nous étions comme une seule et même personne. Il y a tant de sujets commerciaux à mener ! Certains projets sont menés par les sponsors, qui achètent tout sous forme de services ; d’autres sont menés par les skippers, qui ont trouvé les partenaires et gèrent l’identité et le programme en interne. Je passe énormément de temps  à travailler avec les sponsors, c’est sans doute un quart de mon activité.

Quelles sont les premières étapes pour lancer un projet Vendée Globe ?
M. H. :  Beaucoup pensent que cela débute avec l’obtention d’un bateau. Ce n’est pas tout à fait vrai : il faut avant tout avoir la promesse qu’on obtiendra l’argent nécessaire pour acquérir le bateau et pour le faire fonctionner. C’est souvent une structure financière distincte qui achète le bateau ou qui le loue. Et il y en a une autre qui emploie tout le monde, qui loue le bateau à la première structure, qui loue aussi le hangar et qui possède le matériel et les véhicules. La première étape est donc de savoir comment l’ensemble du projet sera financé. Pour autant, tous les projets sont différents.

Qu’est-ce qui est crucial pour la réussite ?
M. H. :  Les cinq premières décisions que vous prenez sont de loin les plus importantes. Pour la plupart, il s’agit de ressources humaines : les deux ou trois premières personnes que vous recrutez vont à leur tour recruter d’autres personnes, et cela façonne le projet. Si vous partez sur un bateau neuf, le choix du directeur technique est essentiel, celui du team manager également. Il faut aussi s’assurer de faire les bons choix en ce qui concerne les choix de construction et la définition du bateau. A mon sens, tous ces gens doivent être des marins. Il est aussi très important d’avoir la bonne structure financière, avec un directeur financier qui embarque au début du projet, qui commence avec de gros investissements. Les grandes équipes emploient environ 12 personnes et réalisent un chiffre d'affaires de 2 à 3 millions d'euros par an. Un bateau neuf, c’est 7 millions d’euros ; il y a aussi les flux de trésorerie à gérer également, et des décisions stratégiques à prendre si vous n’avez pas la totalité du budget. Il en manque un bout ? Faut-il réorienter une enveloppe vers le volet commercial pour combler le manque ? Ce sont des décisions difficiles à prendre : des équipes qui persévèrent dans la même voie peuvent se retrouver à court d’argent, et incapables de poursuivre le projet.

Quelle est la place des performances dans tout ça ?
M. H. :  Le Vendée Globe est unique dans la mesure où il y a de la place pour tout le monde. Le skipper doit choisir ses ambitions. Lors de la dernière édition, j’ai reçu des jeunes qui souhaitent faire cette course et qui venaient me solliciter pour savoir comment faire. Je leur ai dit : « Regarde tous les bateaux sur le tracker, et essaie d’imaginer lequel est vraiment toi. Tu es Jérémie Beyou ? Charlie Dalin, Alex Thomson, Pip Hare ou Alan Roura ? Une fois que vous aurez choisi, voici la to do list ». C’est une question de budget et de temps. Le Vendée Globe a gagné en popularité, et le temps de préparation s’est allongé parce qu’il faut être sélectionné. Une équipe doit donc travailler avec la Classe Imoca et le Vendée Globe pour voir s’il est réaliste d’espérer remplir le processus de qualification ».

Épisode 3 (à venir) : Le chef d’entreprise qui dit oui​

Propos recueillis par Andi Robertson (avec F.P.)