Un jour, un livre...

L’arche des Kerguelen

« Notre présence n’est pas déplacée, elle est inexistante. Nous sommes absents de ce monde apparemment sans limites. Les lignes et les volumes, la couleur de la roche sont là pour eux-mêmes. Les nuages, l’eau, la lumière qui d’ordinaire procurent un sentiment de sécurité ne suggèrent rien.

La puissance du matin est pourtant écrasante. L’eau des ruisseaux, le bronze des rochers de basalte, les prés d’acaena rutilent sous l’effet du soleil et de la limpidité exceptionnelle de l’air. Aux Kerguelen, l’intense circulation atmosphérique balaie l’humidité, nettoyant l’air pour le faire briller comme une glace sans tain dès que paraît le soleil. La netteté, la fermeté de formes traduisent le triomphe de la nature. La rosée, distillat du matin, a déposé au creux des feuilles d’acaena des billes d’argent qui roulent sans se partager comme des larmes de mercure.

Il fait beau (…)

Des tourbillons qui s’élèvent au fond de la vallée déchaînent une poussière ocre. Nous fuyons dans l’espoir un peu vain de distancer la tourmente, laissant derrière nous, tel Orphée, le royaume d’Hadès pour nous diriger vers la lumière vivifiante du jour. Nous ne nous retournons pas, engagés dans un corps à corps avec la tempête.

Devant nous, le ciel déchiré en sa moitié présente une immense faille bleue vers laquelle nous courons, espérant que sous sa protection nous serons tirés d’affaire. Mais la trouée lumineuse se dérobe au fur et à mesure que nous avançons.

Je découvre enfin pourquoi le vent des Kerguelen est unique : il ne siffle jamais. Aucun obstacle ne s’oppose à lui : ni arbres, ni maison, ni fils électriques, ni clôtures. Il gronde au lieu de répandre les notes aiguës auxquelles nous sommes habitués dans les contrées « civilisées ». Sa voix a la puissance des chants de la liturgie orthodoxe.

S’y ajoute un roulement qui grandit dans la vallée, comme le grondement du tonnerre. Le vent tremble sourdement telle une avalanche. Elle descend, elle va nous rattraper.

J’ai la sensation qu’un éboulis de rafales se précipite dans notre dos. La terre vibre et j’ai peur : ce souffle m’est inconnu.

Dans cette vallée que je croyais morte, m’est révélé pourquoi le vent est à l’origine de la création du monde.

Ce tourbillon cosmique, non seulement je l’entends, mais je le vois. Alors que je cherche à la hâte des rochers pour m’abriter, je crois entrevoir le moment où le monde commença par la tempête.

Sa respiration est effroyable… Elle redonne vie à un paysage qui semblait avoir perdu connaissance. »

 

Extrait par DBo. du livre de :

Jean-Paul Kauffmann - L’arche des Kerguelen, Voyage aux îles de la Désolation - Éditions de la Table Ronde

Snap code

Retrouvez-nous sur Snapchat
vendeeglobe2016