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L’ingénierie au service de la performance avec Nicolas Andrieu

Charal
© Anne Beaugé / Défi Azimut

Après plusieurs années en dériveur olympique avant de devenir ingénieur, Nicolas Andrieu a fait ses armes avec Vincent Riou, avant d’être, à 32 ans, recruté par Jérémie Beyou, dès la conception du 60 pieds Charal. Chargé dans un premier temps d’assurer le suivi de chantier, de créer des systèmes, de concevoir le plan de pont et le cockpit, son job consiste aujourd’hui - entre autres - à élaborer la notice d’utilisation et faire progresser le premier bateau à foil de nouvelle génération. Trouver le mode d’emploi permettant d’exploiter tout le potentiel du bateau, prévenir la casse et savoir faire évoluer sa monture dans le temps, tels sont les enjeux de sa mission. Interview.

Comment s’organise et en quoi consiste l’analyse des données et des performances au sein de votre équipe ?

N.A. : « Nous sommes deux pour cela. Philippe Legros s’occupe de l’analyse des performances au sens classique du terme : relever en mer les configurations de voiles, de ballasts, les réglages, la vitesse. Toutes ces données vont permettre d’élaborer les polaires du bateau qui vont nous servir pour les routages et comme indice de performance.

Mon job est en deux parties. La première consiste à faire en sorte d’éviter la casse. Avec nos grands foils, la dimension structurelle se révèle importante. Nos capteurs nous permettent d’avoir des indications sur les contraintes subies par le gréement, les plans porteurs. Il faut donc trouver  les configurations qui permettent de ne pas casser le bateau.

Ma deuxième grande tâche consiste à fournir du contenu et des analyses pour envisager des modifications. On a la capacité de faire évoluer ces bateaux de manière assez importante. Charal est un bateau jeune, de nombreux choix ont été faits a priori, selon les modèles numériques des architectes. L’idée est de faire un état des lieux après chaque navigation. C’est un boulot énorme. Chaque modification engendre des bénéfices à certains moments et des pertes à d’autres. L’enjeu est de faire les bons choix. »

Quelles sont vos méthodes ?

N.A. : « Le plus important, c’est naviguer. Or, le bateau n’a pas beaucoup navigué. Je dirais 25 jours dont 15 dédiés à la mise en route avant le Rhum où il n’était pas question de pousser le bateau. Les retours en termes de performance dont on dispose ne sont pas très étoffés. Il faut renaviguer assez vite, au printemps, pour enrichir notre expérience et envisager d’éventuelles modifications. On est encore dans la découverte par rapport à ce que connaissait Jérémie de son ancien bateau. Il y a des allures et des conditions qui n’ont pas été beaucoup expérimentées. Dans du vent fort et de la mer forte par exemple. Or, il faut que nous ayons une connaissance de l’état général du bateau dans toutes les conditions pour pouvoir progresser. »

Quels outils utilisez-vous ?

N.A. : « Nous avons une centaine de capteurs sur le bateau : les capteurs traditionnels de la centrale de navigation (vent, cap , vitesse etc..), mais aussi des mesures de gite, d’altitude, de cabrage, les angles de safran, la position des foils. Ces derniers sont équipés de fibre optique pour mesurer leur déformation. A cela s’ajoutent tous les capteurs de charge du gréement.

Ensuite, nous  utilisons des outils d’analyse, des logiciels permettant de déceler les informations pertinentes dans la somme des données récoltées en navigation.

Le logiciel Sailing Performance qu’utilise Philippe Legros permet d’enregistrer à la main les configurations du bateau qui ne sont pas données directement par les capteurs. C’est une sorte de calepin préconfiguré dans lequel tu entres les configurations de voiles, de ballast, l’état de la mer etc. Race Replay  (timeline et trace du bateau) permet de revoir toute une journée de navigation et de sélectionner les phases intéressantes. Ces phases peuvent ensuite être analysées dans une base de donnée, Query Performance, permettant de répertorier les configurations optimum. Si l’on souhaite des analyses fines sur des paramètres très précis, on peut aussi extraire les données du moment et les analyser sous Excel. C’est ce que je fais notamment pour tout ce qui est capteur de charge. Pour résumer la démarche : en vue de repérer les phases pertinentes, tu vas du général au particulier. »

Quelles sont les attentes de Jérémie Beyou dans ce domaine ?

N.A. : « Ce sont des bateaux sur lesquels il y a énormément de réglages pour une seule personne qui fonctionne en général dans un état de fatigue avancée. L’idée est de lui simplifier la vie pour que dans chaque configuration  il n’ait qu’une poignée de paramètres capitaux à gérer permettant d’assurer que le bateau soit au moins à 90 % de sa vitesse. L’objectif en solitaire est d’avoir un fond de jeu le plus haut possible, que le bateau ne soit jamais à 70% de sa performance parce que le skipper aurait oublié un paramètre important.

Il faut pour cela réussir à dégager les paramètres influents sur la performance. 

Maintenant, pour sa première course, la Route du Rhum-Destination Guadeloupe, la première attente de Jérémie, était d’avoir une polaire de vitesse suffisamment précise pour qu’il puisse faire tourner ses routages et avoir confiance en sa stratégie. »

Philippe Legros et toi êtes à l’origine des régatiers, des navigants. Quelle est l’importance d’avoir ce type de profil pour le travail que vous effectuez aujourd’hui?

N.A. : « Notre avantage, c’est cette capacité à avoir une compréhension globale du fonctionnement du bateau : interpréter, aller au delà de ce que disent les capteurs, comprendre tout ce qui n’est pas enregistré. Par exemple, le fait d’avoir fait du Moth à foil m’a beaucoup appris, m’a fait réfléchir à des choses auxquelles je n’aurais pas pensé en restant derrière mon ordinateur. Sur les effets induits de la gite, de l’assiette, cela m’a donné des sensations et des repères qui n’ont rien à voir avec des résultats de calculs ».

Avez-vous découvert des choses étonnantes concernant les performances de ce bateau ?

N.A. : «  Ah, ça, la réponse est confidentielle ! Ce que je peux dire c’est qu’on a découvert un bateau fantastique. Un bateau très volant… L’enjeu est de réussir à trouver les modes de navigation qui s’adaptent à cette nouvelle donne. Le foil prend une part prédominante dans la stabilité. Cela change quand même pas mal la manière de régler. Mais les sensations sont franchement dingues. C’est addictif ! »

Vous êtes le premier bateau de cette nouvelle génération construite autour des foils… Avantage ou inconvénient par rapport à la concurrence ?

N.A. : « Nous aurons de l’avance en termes de connaissance, d’utilisation et nous aurons l’état de l’art sur la conception des foils. Nous en sommes à la V1 des foils et je ne peux pas dire aujourd’hui combien de versions nous ferons. Nous savons aussi que les autres se serviront de nous comme référence. Mais le Vendée Globe reste une course longue, en solitaire, avec pas mal d’autres soucis que la performance pure. Nous pensons qu’en ayant mis à l’eau tôt, nous serons capables de tirer une grosse partie du potentiel de notre bateau pendant le tour du monde, en ayant réussi à le fiabiliser et à le comprendre finement ».

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