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Secret défense et course contre la montre

Route du Rhum 2018
© Mark Lloyd/Alea

Ils seront huit bateaux neufs au départ, dessinés par quatre cabinets d’architectes différents. De quoi susciter bien des curiosités. Dans un contexte aussi concurrentiel, chaque équipe tient à préserver les innovations qu’elle a pu développer, tenter de garder une petite avance, se prémunir contre les tentations du panurgisme.

Innovation contre fiabilité

« Pour notre équipe, cette campagne 2020 ne recouvre pas les mêmes enjeux que les éditions précédentes. En 2012 comme en 2016, il fallait concevoir une machine pour gagner le Vendée Globe. Là, nous allons surtout travailler la fiabilité. » Ronan Lucas, le directeur technique du team Banque Populaire n’aura pas à résoudre l’éternel dilemme entre performance et fiabilité. Et surtout, le monocoque de Clarisse Crémer ne devrait pas attirer tous les regards de la concurrence. « Quand on crée un projet pour gagner, on est forcément surveillé de près. La bonne méthode, c’est d’essayer de garder un coup d’avance. En 2016, pour la construction du monocoque d’Armel Le Cléac’h, on avait fait des tests poussés de foils sur un Mini avant de décider du dessin que l’on prendrait pour l’IMOCA. On avait une idée précise de ce qu’il était possible de faire. À partir de là, on s’est volontairement limité sur la taille des foils parce qu’on voulait aussi un bateau fiable. De toute façon, la bonne formule est toujours le fruit d’un compromis entre performance et fiabilité. »

 

Les fruits de l’expérience

Mais pour Ronan Lucas, disposer d’un bateau bien né ne suffit pas : « Il faut aussi pouvoir faire évoluer le bateau en fonction des enseignements tirés des navigations, en entraînements comme en course. Au sein du team Banque Populaire, nous avons toujours essayé de disposer de notre monocoque au minimum un an et demi avant le départ. Chaque expérience, succès comme échec, nous permet d’évoluer, d’améliorer la machine pour être prêts le jour du départ. »

Même son de cloche pour Pierre-François Dargnies, directeur technique du team Charal. « Nous avons fait le choix de nous lancer tôt dans la construction du bateau. Bien évidemment, tout le temps du design et de la construction proprement dite, nous avons veillé à ce qu’aucune information ne filtre. On a tenu à conserver une grande confidentialité, surtout autour des foils. D’une part, on bénéficiait du retour d’expérience de Jérémie sur le dernier Vendée Globe, d’une autre la donne était différente puisqu’on avait choisi de concevoir le bateau pour être un foiler, sans retour en arrière comme c’était le cas en 2016. » Mais sortir un bateau neuf en premier, n’est-ce pas s’offrir au regard de la concurrence ? « C’est clair qu’à partir du moment où Charal est sorti du chantier, le monocoque a été scruté sous toutes ses coutures. C’était particulièrement clair au départ de la Route du Rhum… Mais c’était notre choix de naviguer tôt, d’engranger des informations. On a déjà pu identifier pas mal de défauts de jeunesse, procéder à des rectifications qui sont loin d’être à la marge. On travaille déjà sur une version 2 pour nos foils. S’il y a un écart que les autres équipes ne combleront pas, c’est celui du nombre de milles parcourus. »

 

Secrets bien gardés

Si la règle du jeu est limpide pour les différentes équipes, le positionnement des architectes comme des chantiers demande une rigueur de chaque instant. « On signe des clauses de confidentialité » témoigne Michel Ollivier, directeur industriel adjoint au chantier CDK. « Les hangars sont clos, chaque équipe dispose de son espace. Notre rôle se borne à suivre le cahier des charges qui nous est donné. On veille à ce que chacun respecte les règles. Mais dans l’ensemble, ça reste plutôt bienveillant. On n’est pas dans l’espionnage industriel comme on peut le vivre sur la Coupe de l’America. On reste entre personnes de plutôt bonne compagnie… Après cela dépend des caractères des marins : certains sont plus inquiets que d’autres de leurs petits secrets de fabrication. » Guillaume Verdier, architecte de deux projets pour 2020 ne dit rien d’autre : « Si l’idée vient du team, elle ne sortira pas de là. En revanche, il m’arrive de proposer les mêmes innovations aux différentes équipes. Libre à elles de choisir de les prendre ou non. Par exemple, les foils d’Initiatives Cœur, cela vient d’une étude que j’ai faite pour la Volvo. On les retrouvera peut-être sur d’autres bateaux. » Pour autant, c’est une gymnastique intellectuelle parfois délicate. « C’est parfois inconfortable, pas très agréable. Mais aucune équipe n’a les moyens, comme sur la Coupe, de s’offrir l’exclusivité d’un architecte. Il faudrait d’autres moyens financiers, ce qui n’est pas forcément souhaitable si on veut garder la richesse humaine de ce milieu. »

 

 

Quoi qu’il en soit, cette édition 2020 s’avère d’ores et déjà passionnante : en 2008, 2012 et 2016, la tentation était forte chez les coureurs de se conformer à un modèle commun. Mêmes cabinets d’architectes, chantiers triés sur les volets, il fallait surtout ne pas prendre de risques. Cette fois-ci, le jeu s’est ouvert en grand avec l’inconnue de la bonne gestion des foils. Une équipe aura-t-elle raison contre tous les autres, les réflexions des uns et des autres aboutiront-elles à un jeu à somme nulle ? C’est toute l’incertitude des courses à venir qui se profile…

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