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Diagana : "Jamais, je ne pourrais vivre ce qu'ils endurent"

Stéphane Diagana
© Philippe Millereau

Vendée Globe : Qu’évoque pour vous le Vendée Globe ?

Stéphane Diagana : « Au-delà de la performance sportive, c’est l’aventure humaine avant tout. Plus que dans n’importe quel autre sport, la première épreuve est la peur que l’on doit avoir à s’élancer. Les marins ont suffisamment d’humilité pour savoir que lorsqu’on se lance dans un Vendée Globe, cela reste d’abord une aventure, et c’est cette dimension-là qui me fascine. »

 

VG : Quel Vendée Globe vous vient particulièrement en mémoire ?

SD : « C’est difficile, car ce sont des moments de course, des témoignages… Il y a des récits que j’ai lus après coup et notamment celui d’Isabelle Autissier. Ce sont des images fortes surtout, d’hommes et de femmes perdus dans l’immensité, dans la violence des éléments, dans un environnement hors normes. Sur un Vendée Globe, on est seul, très, très loin des premiers secours, et c’est parfois effrayant ; on se dit qu’ils savent ce qu’ils font, ce sont des athlètes, mais aussi qu’il faut avoir une part d’inconscience, toute petite, qui doit rester pour pouvoir accepter cette fragilité. Il y a une telle démesure par moments… Mais ils semblent dans leur élément. »

 

VG : Quand avez-vous commencé à regarder le Vendée Globe ?

SD : « Quand Isabelle Autissier y a pris part. Ce fut tout de suite une fascination. J’aime la voile. Et ce n’est pas de la projection, de l’envie. Je suis complètement admiratif et je ne m’imagine en aucun cas faire ce qu’ils font, vivre ce qu’ils vivent, car ces marins m’effraient ! Il faut du courage, de la préparation, et il doit rester une part de folie même s’il faut la canaliser. Mais comment peut-on ignorer ces éléments quand ils se déchainent et ce que l’on est ? »

 

VG : Les marins du Vendée Globe seraient plus que des sportifs ?

SD : « Clairement. Il faut être sportif, être préparé, et la compétition vous amène à l’exploration de vous-mêmes, toujours, quel que soit le sport. C’est une aventure de découverte de soi et ça, quel que soit le domaine, sportif, musical, artistique. Et là, on y est, et même plus que ça, car votre vie est en jeu. Un pas supplémentaire est franchi comme dans les sports - je pense à l’alpinisme notamment - où l’on accepte un aléa fort et dont les conséquences peuvent être dramatiques. »

 

VG : La mer, les océans, est-ce un monde qui vous effraie, vous attire ?

SD : « Dans la fascination, il y a de l’attirance. C’est un peu comme lorsque vous vous rapprochez du bord d’une falaise : vous avez envie de vous avancer toujours plus, c’est grisant comme sensation ; et en même temps, vous avez envie d’aller en arrière pour vous mettre en sécurité. Quand je vois ces marins, je me dis que cela doit être formidable de vivre avec une telle intensité, notre regard sur le monde et sur la vie doit être transformé ; et une autre partie de moi me dit que jamais, je ne pourrais vivre ce qu’ils endurent. J’en serais incapable ! »

 

VG : Si vous deviez rapprocher vos deux mondes, quels seraient les points communs ?

SD : « Avec le niveau de compétition et les machines de plus en plus performantes, l’exigence est de plus en plus forte dans la voile. Mais il y a cette dimension incomparable, cet engagement de soi qui doit être total. Tout marin sait qu’avant lui, certains n’en sont pas revenus. Quand vous prenez le départ d’un 100 mètres, ce qui peut vous arriver, c’est de ne pas être bon ou de vous blesser. C’est dur, très dur quand cela vous arrive une fois tous les quatre ans aux Jeux olympiques (NDLR : Diagana a manqué trois JO à cause de blessures et n’a disputé que les JO de Barcelone 1992). Là, c’est différent : on part avec ce point d’interrogation, ce sentiment d’humilité vis-à-vis de la mer. Et heureusement ! Il faut qu’il y ait cette peur, c’est un réflexe qui vous maintient en vie aussi. Quand on voit le visage des marins qui se referment au départ, on sent cela. Il y a deux interrogations quand nous, nous n’en avons qu’une, celle du résultat ; quand ce n’est plus la course qui est jeu, mais sans doute leur survie, on passe dans une autre dimension. Peut-être que parfois, ça les rattrape au moment où ils quittent leur famille, la terre.

 

VG : La course au large devrait entrer au programme pour les Jeux olympiques 2024, à Paris. En tant que membre de la commission des athlètes pour ces JO, pensez-vous qu’elle en ait besoin, que ce soit une grande avancée ?

SD : « C’est délicat, je vois quelques raisons de répondre oui, car c’est une forme de reconnaissance de la voile hauturière et de sa dimension sportive. Est-ce qu’elle en a besoin absolument ? Elle emmène le public dans un univers d’évasion qui va au-delà du sport. Aux JO 2024, ce sera un format sans doute dans le style du Figaro, mais ce sera différent du Vendée Globe ou d’une Transatlantique qui vivent très bien par eux-mêmes. Je ne suis pas sûre que ce soit indispensable pour la course au large, celle qui fait rêver, des grandes transats aux tours du monde. »

 

VG : Fervent défenseur de la lutte antidopage, quel message aimeriez-vous adresser aux skippers du Vendée Globe, qui semblent être épargnés par cela ?

SD : « Qu’ils restent loin de tout ça ! Je connais assez bien Thomas (Coville) mais d’autres aussi que j’ai connus notamment aux Étoiles du Sport. Ils sont tout à fait légitimes pour faire passer un message de prévention, leur objectif c’est d’aller toujours plus vite. C’est de l’humain, de la physiologie, du vivant. Si on a un message important à faire passer sur ce sujet-là, il faut le faire, car on ne peut ignorer qu’il existe certaines personnes qui vont faire croire qu’on ne peut pas y arriver sans. Peut-être pas dans la voile, mais dans beaucoup d’autres sports. »

 

VG : Qu’est-ce qui vous impressionne le plus dans la course du Vendée Globe ?

SD : « Ce qui m’impressionne, c’est la palette, l’étendue des connaissances des marins. Quand on écoute Thomas (Coville) ou François Gabart, c’est l’étendue de leurs compétences, techniques, informatique, de management… bref, ce sont des gens qui sont d’une richesse incroyable. Même s’ils sont parfois taiseux et cela se comprend, beaucoup parlent, partagent. L’époque veut sans doute cela, mais c’est une chance ! »

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