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Alex Thomson : « Le souci sera d’assurer la survie du bateau »

Thomson

En allant jouer dans les conditions les plus dures, tout au nord de la flotte lors de la Transat Jacques Vabre 2019, Alex Thomson avait trouvé ce qu’il escomptait : les conditions pour tester son nouvel Imoca. Las, une rencontre avec un OFNI avait désolidarisé la quille du monocoque, et ne s’y tenait que par un vérin hydraulique, menaçant d’endommager la coque. Depuis – nouvelle quille, crise sanitaire, qualification récente –, le projet a pris du retard, empêchant Alex de se préparer idéalement à son cinquième départ de Vendée Globe.  

Renonçant tardivement à la Vendée – Arctique – Les Sables d’Olonne, le natif de Cardiff s’est privé du seul rendez-vous face à la concurrence. Tant mieux : cela permet à celui qui est déjà monté deux fois sur le podium du tour du monde en solitaire, de cultiver le secret qu’il semble affectionner. Son immense expérience du Vendée Globe et de la gestion de ce type de projet ne l’empêche pas de partager ses inquiétudes.

Alex, où en êtes-vous et quel est votre niveau de préparation pour le Vendée Globe ?
Alex Thomson :
« Nous venons de parcourir 4000 milles au large, ce qui est une sacrée étape. Nous avons commencé par une longue sortie en équipage, puis je suis parti seul pour me qualifier (il devait parcourir 2000 milles en solo sur un parcours validé par la direction de course, ndlr). J’y ai trouvé de bonnes sensations et de bonnes informations sur les performances, un cadre pour ma qualification et, finalement, ma première navigation en solitaire sur ce bateau. C’est formidable d’en être là à ce moment précis, même si nous ne savons pas ce qui nous attend après cette année étrange. C’est vraiment un plaisir de mettre le nez dehors et de naviguer seul ! On a le sentiment d’avoir pris les bonnes décisions sur l’ergonomie, la protection du marin, deux points sur lesquels on s’est rapproché de l’idéal. En cours de route, nous avons reçu une alerte des concepteurs d’un de nos sisterships, qui nous a invité à faire des renforts. Le bateau est donc à terre, à nouveau, pour effectuer les dernières modifications et renforcer la structure à l’arrière du bateau (notamment à l'arrière du mât, ndlr) ».

Cela signifie t-il que vous êtes prêt ?
A. T. :
« Je ne sais pas vraiment : le bateau est actuellement démonté dans le chantier. Mais nous en sommes proches. La vérité, c’est que nous sommes dans le même scénario qu’il y a quatre ans : il nous manque des jours de navigation, mais je crois que c’est pareil pour tout le monde, cette fois-ci. Nous préférerions ne pas être dans cette situation, mais la crise sanitaire a accouché du mauvais scénario. Nous n’avons pas couru la Vendée – Arctique – Les Sables d’Olonne parce que nous n’étions pas prêts, mais nous avons fait autant, voire plus de milles, si bien que nous ne nous sentons pas perdus. Nous ne savons simplement pas où nous en sommes par rapport au reste de la flotte… mais la flotte ne sait pas non plus où nous en sommes ».

© Lloyd ImagesVous avez peu d’éléments de comparaison par rapport à vos concurrents. Cela vous inquiète t-il ou est-ce que ce « mode furtif » vous convient ?
A. T. :
« Que nous n’ayons pas pu faire cette course parce que nous n’étions pas prêts ne change pas grand-chose. Certes, nous aurions vu si nous étions plus rapides ou plus lents, mais on ne peut plus faire grand-chose à ce stade. Ce qui était important pour moi, c’était de travailler sur le pilote automatique et sur d’autres détails. On peut envisager des modifications au moment de la conception et de la construction du bateau. Puis après la Transat Jacques Vabre. Et il y aurait eu une dernière opportunité après la New-York Vendée si la course avait eu lieu à la date prévue… mais on est loin de tout ça maintenant. »

Qu’avez-vous appris en regardant la Vendée – Arctique – Les Sables d’Olonne ?
A. T. :
« J’ai suivi la course pendant ma qualification. J’ai vu qui étaient les favoris. On a assisté à un départ dans les starting-blocks et un finish dans un mouchoir de poche. Du type qu’on n’aimerait pas trop vivre sur le Vendée Globe, vous voyez ? Les top bateaux sont devant, et ils m’ont bien montré qu’ils sont les favoris ».

D'après vous, quelle sera la physionomie de ce prochain Vendée Globe comparé au précédent ?
A. T. :
« La nouvelle génération est nettement plus rapide que la précédente. On le sait grâce à toutes les données accumulées au fil des navigations avec l'ancien bateau qui était probablement le plus proche de cette nouvelle génération. Les bateaux neufs seront beaucoup plus rapides à certaines allures, mais en même temps, aucun d’entre nous n’aura navigué suffisamment avant le Vendée Globe. Mon sentiment est qu’il y a une problématique de fiabilité qui va peser sur les plus récents foilers. En tout cas, les leaders n’auront pas le niveau de fiabilité qu’ils avaient il y a quatre ans ».

Est-ce que cela pourrait influencer votre manière d’aborder les premiers jours ou les premières semaines de course ? Y a t-il une raison d’être plus conservateur ?
A.T : « La seule chose à faire, c’est de se préparer du mieux qu’on peut pour cette course. Comme il y a quatre ans. On se prépare pour le même parcours, il n’y a pas de surprise pour nous. Aujourd’hui, on atteint les limites très rapidement, dans presque tous les domaines. Et je ne vois personne partir pour une course autour du monde comme sur la Vendée – Arctique – Les Sables d’Olonne. Faire du Vendée Globe une version XXL d’une course en Figaro détruirait probablement les bateaux et les skippers ».

Vie à bord très inconfortable, difficile de se reposer, de se relâcher… tels sont les retours après la Vendée-Arctique-Les Sables d’Olonne. Avez-vous travaillé ce sujet pour améliorer votre vie à bord ?
A. T. :
« Il y a quatre ans, HUGO BOSS (avec lequel il a couru le Vendée Globe 2016-2017, ndlr) était le plus proche de cette dernière génération de bateaux. Alors nous ne sommes pas surpris par ces conclusions. Nous avons désormais finalisé la zone de vie siège-couchette-navigation. Jusqu’à présent, je n’ai jamais voulu porter de casque antibruit, mais là, ce n’est plus une option. J’ai perdu en audition, ce qui n’est pas une surprise non plus. Nous nous sommes préparés physiquement pour que le bateau soit plus vivable. Et si tu ne peux pas assouplir indéfiniment ta colonne vertébrale, tu peux toujours concevoir un siège qui encaisse les impacts ».
© Lloyd ImagesLes voiles, le moteur du bateau, sont un enjeu. Qu’avez-vous observé chez les autres ?
A. T. :
« Je travaille avec la voilerie Doyle et je suis le seul. Au delà de ça, je ne sais pas ce que les autres emportent. En regardant les images, leurs voiles ont l’air de toutes se ressembler plus ou moins ».

Avez-vous emprunté la même voie que les autres dans ce secteur ?
A. T. :
« Pour être honnête, je ne le sais pas vraiment. J’aime bien comparer la situation à la dernière Coupe de l’America. Oracle, Artemis et le team japonais s’entraînaient tous ensemble aux Bermudes. Quand l’un d’eux était plus rapide, les autres le copiaient pour se mettre à niveau. Et puis sont arrivés ceux qui n’étaient pas sur place dès le début : d’un côté Ben (Ainslie, leader du projet britannique) dont le bateau s’est révélé moins véloce… et de l’autre Team New Zealand, qui a réglé son compte à tout le monde ».

… Et vous êtes dans la peau de Team New Zealand ?
A. T. :
« Je n’en sais rien. Je pense que notre approche est légèrement différente. Quand nous nous sommes assis pour concevoir notre précédent bateau, nous avons bâti un plan pour nous projeter au-delà de ce qu’il était à sa naissance. Nous l’avons fait naître, et nous avons progressé à partir de cette base, en nous en tenant religieusement à ce qui a été posé sur le papier. En gros, je sais où se situait notre ancien monocoque, mais je ne sais pas où nous en sommes désormais avec le nouveau. Mais je ne suis pas trop inquiet. Comme nous n’avons pas suivi la même voie que tout le monde, il y a des points sur lesquels nous serons moins bons, et d’autres sur lesquels nous serons meilleurs. Avec ces nouveaux IMOCA, tout le monde aura sa journée : on ne peut pas faire un bateau capable de marcher au près à 20 nœuds et qui soit en même temps très rapide au portant. C’est une histoire de compromis. La question est : « Serons-nous les plus rapides dans les bons domaines ? »

Par rapport au précédent, quel est le degré de progression de votre nouveau bateau ?
A. T. :
« Difficile à dire. Je dirais de 10 à 15% dans la plupart des domaines. Sur mer plate, vous avez l’impression d’avoir un multicoque entre les mains. Mais dès qu’il y a des vagues, donc dès que nous naviguons dans les conditions réelles, le comportement du bateau est différent. Cette avancée de 10 à 15% est donc pondérée par l’océan, à vagues réelles ».

Avez-vous eu l’occasion de naviguer dans des conditions soutenues ?
A. T. :
« Toute ma qualification s’est faite autour d’une dépression, avec trois jours solides au près et au portant ».

© Lloyd ImagesCe sera votre cinquième participation. Comment jugez-vous le niveau de jeu ?
A. T.
 : « La course s’améliore édition après édition. Les équipes sont devenues plus fortes, plus professionnelles, et c’est sans doute la grande différence par rapport à il y a quatre ans. Nous avons plus d’expérience, nous comprenons plus de choses, et ce sera plus dur que jamais. Reste la question de la fiabilité, parce que nous n’avons pas assez navigué ».

Il y aura des matches dans le match, des pelotons ?
A. T.
 : « Sans doute ! C’est toujours comme ça. Il y aura les nouveaux bateaux, trois-quatre favoris dans ce groupe, mais certains seront trop ‘jeunes’ pour rester en course. Ensuite, il y aura la précédente génération, qui a connu de grosses modifications. Cela rendra la course fascinante, c’est certain. J’insiste encore et encore, mais le souci sera d’assurer la survie du bateau. Quand on ne navigue pas assez pour fiabiliser, on en est réduit à essayer de deviner les problèmes qui pourraient survenir, et à les résoudre avant qu’ils n’apparaissent. Là, nous sommes tous dans le royaume du ‘C’est Trop tard’ ».

 

 

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