28 Octobre 2020 - 08h56 • 4209 vues

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Il est l’un des grands favoris de ce 9e Vendée Globe. À bord de Charal, plan VPLP mis à l’eau en août 2018, Jérémie Beyou a encore gagné en confiance grâce à une excellente préparation tant mécanique que physique et mentale. Il aborde le départ de la grande boucle en solitaire avec une grande maturité et une solide expérience de ce si difficile exercice.

C’est ton quatrième départ de Vendée Globe, est-ce que tu vis toujours cette période de pré-départ de la même manière ?

" J’aime toujours être sur le ponton. Je trouve génial de voir tous les bateaux alignés, d’avoir un peu de temps pour faire le tour, d’avoir un vrai paddock où toutes les équipes sont regroupées. Le village, les animations… Ça fait vraiment partie de la course. J’essaye vraiment d’en profiter, au moins pendant une semaine. Avec le temps, on a mis des choses en place au niveau logistique, sur les logements, le fait d’avoir un cuisinier ou une cuisinière, une salle de réunion… On a fait vraiment attention à tous ces petits détails logistiques, parce qu’on sait que ça peut vite polluer l’esprit et la sérénité de l’équipe, parce qu’il reste toujours du travail quand on arrive ici. Tout est hyper cadré pour ce qui concerne les rendez-vous avec le public, les partenaires, les médias. On en discute plus d’un an à l’avance. Le temps de préparation sur le bateau, le temps consacré au repos, à la prépa physique… On a des comités de pilotage avec Charal, on discute de tout ça vraiment dans le détail, en toute transparence pour que ça se passe au mieux pendant ces trois semaines. Dans ma tête, c’est sûr que je suis plus décontracté que pour mon premier Vendée.

Tu pars avec une étiquette de favori, comment tu gères ça ?

Ce n’est pas si simple à assumer. Ça t’impose quand même d’assurer derrière ! Si tu navigues mal, si tu fais bêtise sur bêtise, tout le monde va dire que le statut était un peu usurpé ! Je n’ai pas toujours eu ce statut en IMOCA, parce que je n’avais pas la préparation ou le bateau pour pouvoir y prétendre, mais c’est une situation que j’ai déjà vécue sur d’autres séries comme en Figaro. Une fois le départ donné, je n’ai jamais eu trop le poids de cette étiquette sur les épaules, j’ai réussi à m’en défaire et ça s’est plutôt bien passé. J’essaie d’en tirer de la force et de la fierté avant le départ. L’idée, c’est de naviguer comme je sais faire. J’ai fait tellement de courses et de solitaire pour savoir que cette étiquette ne sert pas à grand-chose. Ce n’est pas toujours celui qui le mérite le plus qui gagne. En mer, il arrive dix-huit millions de choses, donc il faut prendre un peu de recul par rapport à ça.

As-tu coché des cases, est-ce qu’il y a des choses sur lesquelles tu peux te reposer par rapport au parcours, par rapport au rythme ?

Je pense que je peux me reposer sur moi-même. Je sais quand il faut faire les choses, quand il ne faut pas les faire. Je sais quand il est temps que j’aille dormir. Je sais dormir. Je sais me positionner, je sais où je suis sur le plan d’eau. Je n’ai pas besoin de regarder le classement. Cette fois-ci, je sais que je peux aussi me reposer sur un super beau bateau. J’ai gagné de la confiance avec toute la préparation et les nombreuses navigations sur Charal. Je pense que c’est vraiment ma force.

Comment te prépares-tu physiquement, mentalement ?

Tu ne peux pas faire que l’un ou que l’autre. Il faut prendre du temps pour se préparer physiquement, prendre du temps pour se reposer. Enchaîner les courses c’est bien, tu prends de l’expérience, du palmarès mais, à un moment donné, tu emmagasines de la fatigue aussi. J’ai essayé de bien gérer ces phases de repos, c’est déjà un peu le début de la préparation mentale. Quand tu sais te mettre au vert et te reposer, pour ton esprit, c’est déjà des points en plus. J’ai aussi commencé un travail (mental) depuis quelques années sur la Volvo Ocean Race avec Alexis Landais qui m’a beaucoup apporté, et maintenant avec Meriem Salmi, spécifiquement pour le Vendée Globe. Elle m’a vraiment énormément appris sur moi-même, sur la façon de préparer une course, de gérer l’environnement, de bien se comporter pendant toute une course. On s’est entraîné sur la Vendée-Arctique- Les Sables d'Olonne et le Défi Azimut, c’est bien évidemment très différent d’un Vendée Globe, mais j’ai trouvé que j’étais plus à l’aise et que j’arrivais mieux à me gérer qu’auparavant.

Qu’est-ce que tu es allé chercher ?

J’ai cherché à baisser un peu la dose de stress. C’est sûr que je ne vais pas changer, je suis quelqu’un d’assez sanguin, je mets pas mal d’intensité dans ce que je fais. L’idée, c’était de ne pas partir dans tous les sens. Réussir à se reconcentrer vite, réussir à focaliser son attention sur les choses importantes et pas sur les choses un peu futiles ou externes. Là-dessus, on a pas mal travaillé et je pense qu’on a progressé.

Le chenal sera moins bondé, ce ne sera pas comme les précédentes éditions. Comment appréhendes-tu ce moment émotionnellement fort ?

À l’aller, tu te dis que tu veux vivre la même chose au retour. C’est un moment hyper chaud. Tu es bluffé par le nombre de personnes qu’il y a - du moins d’habitude – et par l’enthousiasme des gens. Et l’enthousiasme n’est pas forcément lié au nombre de personnes. S’il n’y a pas beaucoup de monde, il y aura de l’enthousiasme quand même, de très bonne heure, pour nous encourager. Ce sont des choses dont on n’a pas du tout l’habitude dans notre sport. Tu en prends plein la figure et en même temps tu sais que deux heures après, c’est le départ alors que ça fait deux semaines que tu n’as pas navigué sur ton bateau, que tu pars pour plus de deux mois en solitaire… Il faut tout de suite se remobiliser, prendre de l’émotion, mais pas trop en laisser, c’est un moment qui est très fort et pas facile à gérer. Faut prendre l’énergie, capter les gens du regard pour les saluer, mais rapidement passer à autre chose une fois le chenal dépassé.

Si tu avais une baguette magique pour exaucer un vœu instantanément ?

Eh bien je dirais stop au Covid, stop aux horreurs qui marquent notre actualité. Entre le terrorisme et la situation sanitaire, cette période est juste hallucinante. Si tout ça pouvait s’arrêter avec ma baguette magique, je m’en servirais oui.

Vous allez être coupés de tout ça vous en mer…

On sera mieux en mer oui… C’est triste, mais malheureusement c’est comme ça. Mais il faut garder ça dans un coin de ta tête aussi, tu as vraiment de la chance de faire ce que tu fais, le privilège d’être sur un bateau comme Charal, à faire le Vendée Globe, d’être seul en mer, parce que c’est un truc que tu recherches. C’est souvent très dur, c’est 10 emmerdes par jour mais, par moments, il faut réussir à prendre un peu de recul et se dire qu’il y a des gens qui sont bien plus dans la difficulté que nous ".

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