04 Novembre 2012 - 16h17 • 2850 vues

Partager

Article

Un jour, un skipper - Vainqueur de deux tours du monde avec escales (en 2003 et 2007), Bernard Stamm n’a encore jamais bouclé un Vendée Globe malgré deux tentatives en 2000-2001 et 2008-2009. Avec l’un des bateaux les plus récents de la flotte de cette 7eme édition, le skipper suisse de Cheminées Poujoulat espère bien y parvenir cette fois-ci. Pour atteindre un autre objectif encore plus prestigieux…

>>> Le portrait de Bernard Stamm, c'est ici

Bernard Stamm 2012© Jean-Marie Liot / DPPIBernard Stamm, comment en êtes-vous arrivé à la voile ?
On m’a mis sur un bateau avant que je sache marcher. On a beaucoup parlé du fait que j’étais bûcheron mais les six années où j’ai travaillé en forêt, c’était plutôt une parenthèse dans mon parcours de voile. Par contre, je n’ai pas le même cursus que des régatiers qui ont une progression régulière. Mes parents avaient un voilier sur le lac Léman. Je n’ai pas appris à naviguer, c’est une langue maternelle pour moi. Je faisais beaucoup de régates mais je suis venu à la compétition avec la Mini Transat, j’avais plus de trente ans.

Comment passe-t-on du lac Léman au grand large ?
Entre la période où j’ai travaillé en forêt et la course au large, j’ai passé six ans sur les cargos de la marine marchande et douze ans de convoyage et de skippage. J’ai habité près de quinze ans en mer, c’était mon domicile. Quand je retourne en Suisse, ils me disent que je suis Français, mais avant de débarquer en France, j’ai vécu quinze ans en mer.

Quelle est l’histoire de votre partenariat avec Cheminées Poujoulat ?
Ça a débuté en 2003. Avant 2003, j’avais un sponsor suisse (Bobst Group) qui m’a suivi pour le premier BOC (ndlr : BOC Challenge, tour du monde avec escales, qui a été renommé Around Alone lors de l’édition 2002 puis Velux 5 Oceans en 2006) et comme ça s’est bien passé, ce sponsor a souhaité s’arrêter, il avait atteint ses objectifs. Il me restait Armor Lux, mais ce n’était pas suffisant. Après la victoire dans le BOC, il y a eu toute une période un peu floue parce que je cherchais, mais je ne trouvais pas. Puis Cheminées Poujoulat m’a contacté. On a bâti une relation de confiance. De leur côté, ils recherchaient un skipper qui était propriétaire de son bateau et surtout, ils voulaient monter un projet potentiellement gagnant.

Qu’est ce que le projet Rivages ?
J’ai un parcours un peu spécial parce que j’étais propriétaire de mes bateaux. Pour le premier bateau que j’ai construit, j’avais un ami suisse, décédé depuis, qui m’a prêté l’argent nécessaire pour construire le bateau. Ensuite, quand il est décédé, son frère et la fondation de famille ont pris le relais. La propriété du bateau est devenue lourde pour moi. J’ai emprunté de l’argent à la banque pour acheter le deuxième bateau mais quand on finit sur les cailloux des Kerguelen… (ndlr : lors de l’édition 2008-2009 du Vendée Globe) Ça devenait lourd à porter, je voulais rester concentré uniquement sur l’aspect sportif donc Rivages a pris en charge la propriété du bateau ; ils sont armateurs. Je loue le bateau et ils me le mettent à disposition. A côté de ça, ils sont mécènes de manière historique de l’Ecole Polytechnique de Lausanne. Du coup, nous avons un partenariat avec cette école avec qui on a fait beaucoup de projets scientifiques. Certains sont liés à la performance, lors de la construction et encore maintenant. On a aussi créé un mini labo qui va mesurer la qualité de l’eau tout au long du parcours. C’est ça le projet Rivages !
 

« Avant de gagner… il faut finir ! »

 

Vous visez clairement la victoire dans ce Vendée Globe…
Oui. De toute façon j’ai toujours pris le départ d’une course pour essayer de la gagner. Sinon, ça n’a aucun sens de partir selon moi. Après, les chances de gagner dépendent aussi des autres concurrents. Mais avant de gagner… il faut finir !

SAILING - PRE-VG 2012-2013 - PORTRAITS SKIPPERS - PARIS (FRA) - 26/09/2012 - PHOTO : VINCENT CURUTCHET / DPPI - STUDIO BERNARD S© Vincent Curutchet / DPPIQuel est votre meilleur souvenir sur un bateau ?
Il y en a beaucoup mais le meilleur ça reste la première victoire sur un tour du monde. J’avais construit un bateau pour le Vendée Globe 2000-2001, ça s’est arrêté rapidement mais après j’ai plutôt bien réussi tout ce que j’ai fait avec ce bateau donc c’était une belle récompense.

Et le moins bon, est-ce votre abandon aux îles Kerguelen ?
Non. Ce n’est pas un très bon souvenir mais ça m’a permis de voir les Kerguelen. Je ne serais sûrement jamais allé là-bas sinon ! (rires) Dans du mauvais, il y a du bon. Le pire souvenir, c’était aussi pendant la première étape d’Around Alone en 2002-2003. Je suis monté en haut du mât avec ma télécommande de pilote. Il y avait un dispositif qui mettait le pilote en vrac quand je m’éloignais du bateau. Ce n’était pas vraiment au point et quand je suis monté au mât, le pilote a cru que j’étais tombé à l’eau. Il a mis la barre dans le coin et le bateau s’est couché. Je me suis retrouvé en haut du mât avec les pieds dans l’eau. J’ai un peu subi ce qu’il s’est passé. Sur ces bateaux, on passe notre temps à anticiper et les choses nous échappent rarement mais là, c’était le cas.

Et les Kerguelen, c’est comment ?
Il n’y a pas un arbre. Il y a des cailloux et de la glace avec des colonies d’éléphants de mer, d’otaries… C’est très sauvage et c’est baigné par les dépressions. Il y a deux tempêtes par jour !

Qu’est-ce que vous redoutez le plus sur le Vendée Globe ?
La casse. Tout le travail, l’énergie, l’espoir des gens qui ont suivi, tout vole en éclats. Après, la casse est souvent liée à une erreur de quelqu’un de l’équipe. Il peut y avoir de la malchance aussi, comme ce qui nous est arrivé l’an dernier à la Jacques Vabre où on est rentré dans un conteneur. Tout le travail s’arrête pour rien. Et en plus ça ajoute du travail parce qu’après il faut réparer le bateau.

Avez-vous peur de la solitude ?
Non, ça ne me fait pas peur. C’est une contrainte que j’accepte en m’inscrivant au Vendée Globe. On n’est pas vraiment seul pendant trois mois. On n’est pas là à attendre, il y a la course. Quand on a un peu de temps, on va dormir. On n’a même pas assez de temps pour dormir. On n’a pas le temps de penser à la solitude. Parfois on y pense, quand on aimerait bien se faire aider, avoir un avis sur quelque chose ou alors quand on raccroche le téléphone.

 

« Je n’aime pas du tout le Pot au Noir »

 

Êtes-vous impatient de retourner dans les mers du Sud ?
Oui. J’aime bien la mer, la nature. C’est un endroit où on est directement lié à la nature, on ne trouve ça nulle part ailleurs. Partout, il y a des choses qui nous protègent, pas là-bas. Notre protection, c’est de se caler sur le rythme de la nature. Et puis c’est un bel endroit, c’est sauvage.

Bernard Stamm 2012© Jean-Marie Liot / DPPIQuel est l’endroit que vous redoutez le plus sur le parcours ?
Il n’y a pas d’endroit que je redoute spécialement. Chaque endroit a ses spécificités qu’il faut prendre en compte sérieusement. Par exemple, je n’aime pas du tout le Pot au Noir. S’il y a un endroit que je redoute, c’est celui-là. On peut traverser des orages terribles et on n’a pas de vitesse parce que près des orages, il n’y a pas de vent. Il y a déjà eu des éclairs qui sont tombés assez près du bateau pour que ça sente le souffre. On se dit qu’on va se prendre le prochain, qu’on n’aura plus d’électronique alors qu’il reste encore 17 000 milles avant de boucler le tour du monde. Il y a une question de chance aussi à cet endroit, ce qui est beaucoup moins le cas sur le reste du parcours. En plus, le Pot au Noir est une zone qui n’est pas fixe donc il peut bouger avec nous et là, ça peut durer des plombes. Donc je n’aime pas cet endroit.

Craignez-vous particulièrement les icebergs ou êtes-vous rassuré grâce aux portes des glaces ?
Ça ne me fait pas peur mais je suis vigilant. Dans l’absolu, je suis contre les portes des glaces. Je comprends qu’ils (ndlr : l’organisation) en mettent mais ça signifie qu’ils mettent en doute notre capacité à faire les bons choix. Ils pensent qu’on ne peut pas décider de nous-mêmes de ne pas y aller. Ce n’est qu’un avis, après c’est normal qu’ils en mettent. Mais les icebergs, c’est beaucoup moins un jeu de roulette russe que ça ne l’était avant. Là, il y a des moyens de les suivre, ils savent longtemps à l’avance quels icebergs peuvent se retrouver sur le parcours et lesquels vont générer d’autres petits icebergs

Êtes-vous superstitieux ?
Non mais comme je redoute vraiment les ennuis, je fais attention quand même. Je ne veux pas jouer la provocation, je veux mettre toutes les chances de mon côté. Mais sinon, je ne suis pas quelqu’un de superstitieux.

Vous avez suivi des formations météo au cours des stages au Pôle Finistère course au large de Port-la-Forêt. Vous continuez à apprendre malgré votre expérience ?
Oui, bien sûr ! C’est de la révision mais je ne suis pas météorologue, donc à chaque fois, j’apprends des choses. Après, il y a la façon de prévoir le climat qui évolue. Il y a aussi des façons d’analyser la météo en fonction des performances du bateau. Par exemple, les bateaux vont beaucoup plus vite donc la météo peut évoluer beaucoup plus vite.

 

« Il faut que j’entende le bateau »

 

Quels sont vos passe-temps sur le bateau ?
A part régler le bateau, je barre, je dors, je passe du temps sur la météo, j’essaye de manger et je contrôle le bateau. Et avec tout ça, 24 heures se sont écoulées. Donc je ne fais pas grand-chose d’autre. Après, il peut arriver qu’on ait un peu de disponibilité. Dans ces moments-là, je peux lire un peu ou écouter de la musique. C’est ce qui est pratique avec l’ordinateur, on peut emmener énormément de choses sans avoir besoin d’une annexe avec une bibliothèque. Si j’écoute toute la musique que j’emporte d’une traite, j’en ai pour 26 jours. Mais si j’écoute une dizaine d’heures de musique sur le Vendée Globe, c’est un grand maximum. Je ne mets jamais de musique en fond sonore. Il faut que j’entende le bateau, je veux entendre le moindre petit bruit. Donc si j’écoute de la zik’ à fond, je ne vais pas entendre s’il y a un problème.

Bernard Stamm à bord© Jean-Marie Liot / DPPIAvez-vous déjà eu des hallucinations à cause du manque de sommeil ?
Oui, ça m’est déjà arrivé. Par contre, quand ça arrive, c’est qu’on a très mal géré. Le sommeil, il y a toute une phase où on descend tranquillement puis après il y a le sommeil profond. Ensuite ça remonte et pour se reconnecter à la réalité, il y a les rêves. On appelle ça le sommeil paradoxal. C’est juste en dessous de l’état éveillé. Quand on a trop peu dormi, les rêves interviennent alors qu’on est en état éveillé. Ce sont les hallucinations, c’est un rêve éveillé en quelque sorte. Ça m’est arrivé de croire que j’avais quelqu’un à bord mais en fait c’était mon ciré qui séchait. C’est une interprétation de la réalité, qui peut être très loin de la réalité. Souvent, ça n’a ni queue ni tête mais il y a une base réelle. Parfois, quand je suis très fatigué, j’ai l’impression que la mer monte. La mer c’est censé être plat quand même… On irait moins vite si ça montait ! (rires)

Quel est votre avis concernant la monotypie ?
Dans le cadre de l’IMOCA, je pense que ce n’est pas une bonne chose. Je ne pense pas que la classe soit prête à gérer une monotypie. On dit que ça permet de maîtriser les coûts, ce qui est à peu près vrai en ce qui concerne le bateau - et pour que ce soit vrai, il faut que ce soient rigoureusement les mêmes bateaux - mais ce n’est pas ça qui réduit les coûts de fonctionnement, au contraire. Surtout, le Vendée Globe, ça fait rêver. Il y a une aventure avant la course. C’est intéressant pour les sponsors, pour le public et pour nous. Et puis les bateaux ont des performances différentes à certaines allures, ils ne se suivent pas comme des chevaux de bois. D’un coup, ça part dans tous les sens. C’est beaucoup plus intéressant pour des gens qui ne connaissent pas du tout la voile. Il y a les MOD mais à part les spécialistes, il n’y a pas grand monde qui suit ces courses parce que c’est trop compliqué à comprendre. Sportivement, c’est super intéressant pour ceux qui le font mais c’est très compliqué à suivre et ça ne fait pas rêver. Et puis, ce qu’on a fait avec notre bateau… on a conçu quelque chose, on a créé quelque chose. Ça n’aurait pas été possible avec la monotypie. Ça nous oblige à réfléchir parce que les autres réfléchissent aussi de leur côté. C’est pour ça que je suis contre. Le problème économique ne va pas se résoudre avec la monotypie.

Avez-vous déjà des projets pour l’après Vendée Globe ?
A chaque préparation pour le Vendée Globe, j’ai fait comme ça. Là, avec mes sponsors, on a mené le projet jusqu’à la Jacques Vabre 2013 comme ça on n’a pas besoin de se poser de questions. Pendant la préparation, ce n’est pas vraiment le moment de penser à ça. On sait qu’on va faire la saison 2013 et puis au retour on aura plus de temps et plus de données pour réfléchir.

 

Grégoire DUHOURCAU