23 Février 2021 - 17h02 • 13672 vues

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Les grands multicoques, la Solitaire du Figaro et le Vendée Globe ont jalonné sa vie. Vainqueur de l’édition 1992-93, conseiller technique pour le projet d’Ellen MacArthur en 2000, consultant sécurité pendant de nombreuses années pour l’épreuve et aujourd’hui project manager d’Isabelle Joschke, Alain Gautier est aux Sables d’Olonne pour accueillir « sa » navigatrice qui arrivera hors course mercredi. Dans une longue interview, il revient sur cette campagne « pas si simple », sur son rôle, les aléas du projet, la « tentation » d’arrêter à Cape Town et les qualités exceptionnelles d’Isa.

C’est la dernière ligne droite pour Isa, as-tu de ses nouvelles ? Comment va-t-elle ?

Alain Gautier : « Il faut faire attention à cette dernière ligne droite car elle peut être semée d'embûches. Elle avait du vent cette nuit, il y a des cargos, elle a traversé le rail du cap Finisterre et je pense que la nuit n’a pas été très reposante. Mais elle avait accumulé du repos ces derniers jours ». 

C’était important pour elle de terminer ce tour du monde ?

« C’est à elle de répondre, je ne suis pas dans sa tête. Mais pour le projet je crois qu'on est tous d’accord pour dire que lorsque tu pars sur un Vendée Globe, le fait de pouvoir revenir aux Sables d’Olonne est extrêmement important, que ce soit pour l’équipe technique, les partenaires, les proches. Quand tu as démarré quelque chose, si tu as l’opportunité de pouvoir la terminer, tu la saisis. Même si c’est vrai que, hélas, elle n’est pas classée. Ce n’est pas rien de faire un tour du monde en solitaire, même si elle fait une escale, ça reste quelque chose qu’on ne fait pas tous les jours ».

Quel regard portes-tu sur sa course ?

« Elle a vraiment démontré de très belles choses. Notre objectif principal était de terminer le Vendée Globe. Clairement, il n’est pas atteint puisqu’elle ne sera pas classée. L’objectif numéro un n’est pas atteint. Après, il y avait l’objectif de finir dans les dix premiers. Est-ce qu’elle avait les moyens ? Sans être prétentieux, avant sa casse de vérin, elle avait le potentiel pour très bien finir ce Vendée Globe, sachant que le bateau n’avait pas tant de problèmes que ça par rapport à ses concurrents directs. Son bateau allait plutôt bien dans les allures prévues sur l’Atlantique, c’était possible de faire un très beau résultat. La course d’Isa a été quasiment irréprochable. Le petit bémol - dont elle a aussi parlé - c’est son départ, ses deux premiers jours de course qui peuvent être très pénalisants. À part ça, elle a fait un Vendée Globe irréprochable ».

De ton côté, comment as-tu vécu ce Vendée Globe en tant que directeur de projet ?

« Les Vendée Globe, j’en ai vécu pas mal. J’ai été concurrent sur les deux premiers, j’ai même été journaliste, je faisais une chronique dans l’Equipe, et puis il y a eu le projet d’Ellen (ndlr Ellen MacArthur, 2e du Vendée Globe 2000/2001) qui était peut-être un peu comparable, mais je n’étais qu’un membre de l’équipe, je n’étais pas directeur de projet. Et puis il y a eu ces années en tant que consultant sécurité pour l’épreuve. Cette année, c’était complètement différent et ce n’est pas ce que j’ai apprécié le plus, clairement. Parce qu’avoir cette double casquette team manager et propriétaire du bateau n’est pas une situation idéale. C’est dur, c’est long. L’histoire de Kevin (Escoffier) nous a tous plombé, sachant que MACSF est un bateau très proche de PRB et V and B - Mayenne, et on sait dans quel état est arrivé ce bateau. Je serai très heureux de voir Isa au ponton des Sables d’Olonne parce que ça a été long ». 

Quel était le fil conducteur, la philosophie de ce projet ?

« Ça n’a pas été si simple que ça, même si on a démarré le projet très tôt. On a acheté le bateau pendant le Vendée Globe 2016 (plan Verdier-VPLP de 2007, ex Safran, ex Queguiner). On s’était mis d’accord avec Queguiner à la fin de la course et on a récupéré le bateau après le petit chantier opéré par Yann Eliès et son équipe. On est, avec Louis Burton, ceux qui ont démarré le plus tôt. Hélas le projet initial n’a pas survécu, c’était un projet avec Generali sur quatre ans, tout devait rouler. Finalement Generali s’est retiré. Par chance on a trouvé Monin, Olivier Monin nous a soutenus et on a pu survivre en 2018. S’il n’avait pas été là, nous aurions dû vendre le bateau ».

« Les choses s'étaient plutôt bien déroulées sur les saisons 2017 et 2018 avec de bons résultats. Isa fait deuxième sur la Drheam Cup, on fait deuxième ensemble sur la Monaco Globe Series, et elle fait une belle Transat Jacques Vabre avec Pierre Brasseur. Le projet était bien lancé et puis hélas, il y a eu ce démâtage sur sa première course en solitaire (ndlr, sur la Route du Rhum 2018). Heureusement, en parallèle, on signait un contrat avec MACSF qui nous a permis d’être sereins pour le Vendée Globe. Enfin serein, tout est relatif parce qu’il y avait ce problème de qualification et la Transat Jacques Vabre ne rentrait pas dans ce processus. Malgré le fait que le projet ait débuté très tôt, nous n’avons pas bénéficié de la sérénité que l’on aurait dû avoir. Ça n'a pas été simple.

A-t-on été trop ambitieux ? C’est la question qu’on s’est posée en 2020. Quand on a proposé à MACSF deux budgets différents, il y avait un premier budget avec un bateau classique, un mât classique. Le deuxième budget était pour un projet plus ambitieux, avec des foils 2019 nouvelle génération, un mât aile et une refonte profonde de ce bateau qui était connu comme un très très bon bateau. C’est ce budget  N°2 que MACSF a validé. Ces modifications sur le bateau ont pris du temps, ça a empêché Isabelle de naviguer. Et le problème sur la Transat Jacques Vabre à Etretat a aussi plombé son temps de navigation (ndlr, talonnage à la bouée d’Etretat au départ de la course, entraînant une avarie de quille qui contraint la navigatrice à l’abandon). Tout n’a pas été rose, loin de là. Mais on a tous beaucoup travaillé, nous ne sommes pas une grosse équipe. On a un skipper qui a sa personnalité, c’est un marin exceptionnel. C’est un super marin. Je le savais déjà suite à son parcours en Class40. Elle avait fait une très belle transat en solitaire en 2016, elle avait marqué les esprits en Class40. Le projet Vendée Globe était très intéressant mais aussi très prenant. Et la course elle-même a été un peu à l’image de ça. Le problème de Kevin Escoffier ne m'a personnellement pas simplifié la vie. Ce sont des responsabilités énormes. C’est arrivé à un moment crucial de la course, au début des mers du Sud. La question était de savoir si nous laissions Isabelle continuer ou si on lui demandait de s’arrêter à Cape Town. Clairement, ce sont des décisions difficiles. Comme on a choisi de continuer, il y a eu du stress naturellement lié à tout ça ». 

« Le projet paraissait être sur des rails dès 2017.  Mais au lieu de faire un 100 mètres en ligne droite, en fait ça a été une course de haies ! Avec différents obstacles à passer. On les a passés grâce à une équipe qui a beaucoup travaillé, un skipper qui s’est investi énormément. Isabelle est une professionnelle exigeante, mais elle l’est surtout avec elle-même. Ça n’a pas toujours été simple, c’est ce qui fait que l’on sera contents quand le bateau sera amarré au ponton ! »

« Sur cette campagne, je pouvais lui apporter mon expertise, même si cela faisait longtemps que je n’avais pas fait d’IMOCA, aussi bien en termes de gestion de projet qu’en termes de navigation. Finalement depuis 2000 ça faisait quasiment 20 ans que je n’avais pas remis mon nez dans l'IMOCA. Ça été aussi un déficit parce qu’on n’a sans doute pas fait tout ce qu’il fallait par rapport à ce manque d’expérience dans cette classe. J’ai essayé d’apporter mon expérience, sur la navigation en solitaire bien sûr, sur un feeling, sur une attitude aussi dans une équipe. C’est une petite famille avec laquelle il faut travailler pendant quatre ans. On essaye de former une équipe qui tient la route, qui a ses qualités humaines et techniques. J’ai toujours privilégié l’aspect humain. »  

Quelle est la suite du projet ?

« On a un contrat avec MACSF jusqu’à la Jacques Vabre 2021. Et je dois dire qu’on a vraiment trouvé un sponsor au top, c’est très agréable de travailler dans ces conditions. Ils ont une option en 2022 pour la Route du Rhum. Nous en saurons plus d’ici un mois. Isa souhaite faire cette Route du Rhum parce qu’elle garde celle de 2018 un peu en travers de la gorge. Elle souhaitera probablement faire une belle Route du Rhum sur un bateau performant qu’elle connaît très bien. C’est aussi une satisfaction que l’on a avec l’équipe : avoir réussi à faire un super bateau. En potentiel, c’est une super machine. Pour ce qui concerne le futur plus lointain, il faudra poser la question à Isa pour savoir ce qu’elle veut ou ne veut pas ». 

La rédaction du Vendée Globe/ Propos recueillis par C.El