13 Novembre 2016 - 13h39 • 17921 vues

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Des petits bobos sur les bonshommes, des plus gros sur les bateaux... les marins joints en vacations ont expliqué à la fois leur stratégie de course et leur vie en mer qui n'est pas de tout repos. Voici les mots et les maux de Morgan Lagravière (Safran), Thomas Ruyant (Le Souffle du Nord pour le Projet Imagine), Conrad Colman (Foresight Natural Energy) et Tanguy de Lamotte (Initiatives-Cœur).

© Olivier Blanchet / DPPIMorgan Lagravière (Safran)
« J’ai eu une petite mésaventure dans la nuit. J’étais en train de me reposer à l’intérieur quand le bateau s’est mis à gîter fortement. Je me suis levé rapidement pour choquer la voile d’avant. En voulant retourner à l’intérieur, la porte m’a claqué sur le visage et je me suis ouvert le crâne. J’ai pissé le sang pendant un bon moment mais finalement la plaie s’est colmatée. Plus de peur que de mal ! Mais cette blessure prouve qu’avec la fatigue, associée aux mouvements saccadés du bateau, peut nous faire faire des bêtises.
Côté sportif, je m’éclate ! Je n’ai pas l’impression d’être sur un rythme de Vendée Globe mais plutôt sur une solitaire du Figaro ou une transat. C’est sympa car je peux me comparer avec les autres bateaux qui sont autour. J’ai croisé Paul (Meilhat) deux fois hier, dont une fois où il est passé à 100 mètres de mon tableau arrière. C’est incroyable, je ne m’attendais pas à régater autant au contact. Avec l’approche du Pot-au-Noir, j’espère recoller avec les leaders. Mon positionnement un peu en retrait est intéressant. Je vais pouvoir analyser le positionnement des copains devant. En fonction de ce que je vois et du timing dans lequel je serai, je déterminerai le point d’entrée le plus approprié.
Au niveau du sommeil, ça va beaucoup mieux. Au début je n’arrivais pas à dormir, je devenais fou. Maintenant j’arrive à m’accorder de bonnes siestes. Nous ne sommes pas infaillibles, il faut parfois accepter de décrocher et de faire confiance en son bateau.
Les performances d’Alex Thomson ? Elles sont bluffantes à certaines allures, mais beaucoup moins à d’autres. J’ai un peu de mal à cerner le personnage. Il n’y a pas de compromis chez lui : c’est « on » ou « off » ! Plus globalement, on constate que les allures actuelles ne sont pas forcément favorables à nos foilers. L’angle est un peu trop ouvert pour s’appuyer sur le foil.  Pour le moment, c’est la polyvalence qui paye, les bonnes performances de Vincent Riou le prouvent…
»

© Stéphanie Gaspari - Groupe BelConrad Colman (Foresight Natural Energy)
« Dans la nuit de vendredi à samedi, le vent s’est levé tellement fort qu’il est devenu dangereux de continuer sous grand spi. Je l’ai donc affalé. Ensuite, j’ai hissé mon spi de gros temps sur l’enrouleur. Mais avant d’y arriver, la voile a commencé à se dérouler. Pour éviter de casser la drisse, j’ai dû continuer à hisser la voile rapidement. C’était un moment sous haute tension, à tous les niveaux.
Il m’a fallu 4 longues heures de travail non-stop pour réussir à tout démêler et remettre un peu d’ordre dans le noir, et sous l’eau la moitié du temps. C’était à la fois physique et dangereux et je suis content d’avoir pu débloquer cette situation. Le Vendée Globe est un marathon avec des obstacles comme celui-ci sur la route. Mais on n’en apprécie que plus les beaux moments.
En ce moment les conditions sont très sympathiques. Je navigue au portant dans moins de 20 nœuds sur une mer plutôt calme. Je suis entouré par des bateaux rapides et j’espère pouvoir conserver ce positionnement. Alex Thomson est passé comme une fleur entre les îles du Cap Vert mais de mon côté j’ai choisi de passer par l’Ouest. Le Pot-au-Noir s’annonce actif mais pour le moment, je n’ai pas encore étudié le sujet dans les détails.
»

Tanguy de Lamotte (Initiatives Cœur) :
« Je naviguais sous grand-voile haute et Code 0 quand la partie haute du mât s’est brusquement cassée. La voile d’avant est partie dans l’eau et la GV est descendue. C’est le tube en carbone qui s’est cassé. Toutes les autres pièces mécaniques autour son intactes. Il me reste une centaine de milles pour rallier le Cap Vert où j’arriverai demain. Je vais bricoler une drisse pour pouvoir renvoyer la GV et être plus manoeuvrant. Puis je vais me mettre au mouillage et tenter de régler les problèmes un par un et voir comment je peux repartir. Je commencerai par dégager la voile qui est toujours bloquée sous la quille. Je ne pourrai pas renvoyer la GV tout en haut du mât, mais avec un ris ce sera jouable. Il me reste deux drisses qui permettent d’utiliser trois voiles. Je devrai aussi bricoler des aériens de secours à l’arrière du bateau, qui me permettront d’avoir à nouveau des informations sur la force et la direction du vent.
Mon objectif est clair : rester en course. Je donnerai le maximum pour terminer ce Vendée Globe, je mettrai toutes mes forces dans la bataille pour ne jamais le regrette J’ai de quoi faire les réparations et mon envie est énorme. J’ai choisi de me mettre dans une situation difficile en faisant le Vendée Globe, je ne vais pas abandonner comme ça.
»

© Pierre BOURAS - Le Souffle du NordThomas Ruyant (Le Souffle du Nord pour le Projet Imagine)
« Je suis satisfait de mon début de course. Je me sens serein sur mon bateau et tant mieux car je vais passer un peu de temps à bord ! Je suis à la lutte avec Yann Eliès et surtout Jean Le Cam. C’est bon signe d’être au contact avec de tels marins. Cette confrontation me tire vers le haut, cela permet de se comparer. A chaque classement je les regarde et j’essaye de ne rien lâcher. Pour le moment on a assez peu de contacts par téléphone ou VHF entre nous, on va apprendre à se connaître (rires) ! ».

Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac)
"La vie à bord de Saint-Michel Virbac en ce moment c’est ciel bleu, conditions idylliques avec un petit alizé entre 13 et 20 nœuds, le bateau est bien toilé et glisse à 16 noeuds. J’ai pris du retard parce que mon point d’amure de gennaker a cassé en pleine nuit. J’ai entendu un gros BANG et j’ai vu ma voile complètement partir en l’air. J’ai passé un bout de temps à récupérer les morceaux. Avec ce type de voile de portant dont le point d’amure est sur le bout-dehors, c’est pas évident de réparer en toute sécurité. J'ai installé un système de remplacement sur le pont, mais il va falloir se creuser la cervelle pour avoir quelque chose de plus fiable pour le reste de la course et récupérer le potentiel de la voile en ayant à nouveau son point d’amure sur le bout dehors. Là,  il fait beau mais imaginez-vous de nuit avec une grosse houle et beaucoup de vent, c’est vite dangereux. Maintenant, à moi de remettre du charbon. Les autres devant ont l’air d’avoir de bonnes conditions parce qu’ils vont vite ! Il faut que je cravache pour rejoindre Jean (Le Cam) qui a beaucoup d’expérience et Thomas (Ruyant), un petit jeune "qui n’en veut" comme on dit. La course va être encore longue, il reste du mille et il n’y aura pas de cadeau !
Il y a encore un gros dévent des îles Fogo, j’essaie de m’écarter autant que faire se peut. Après c'est route directe vers le Pot au noir.
La première semaine j’ai eu un bon déficit de sommeil, il faut que j’utilise les prochaines heures pour dormir parce que ce n’est pas dans le Pot au noir que je vais y arriver. Je suis autant sur le pont qu’à la carto, il ne faut rien négliger, nettoyer le pont, ne pas se perdre. On peut passer beaucoup de temps sur un détail qui n’a peut être pas son importance et à la fois peut être que si, c’est pas facile."