30 Décembre 2016 - 10h30 • 24029 vues

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Si Armel Le Cléac’h peut de nouveau respirer plus sereinement depuis que le chasseur britannique s’est englué aussi dans une bulle, le Léonard n’en a pas fini avec les incertitudes : tant qu’il n’a pas abordé en leader les alizés au large du cap Frio, Alex Thomson peut l’inquiéter, voire même le déborder. Et ce duel à étraves tirées se répète pour les duettistes en approche du cap Horn au point qu’ils pourraient même mettre en ballotage Jean-Pierre Dick !

Cette huitième édition du Vendée Globe aura été celle des rebondissements à répétition. Car hors des abandons de solitaires aux avant-postes suite à des problèmes structurels (Vincent Riou, Morgan Lagravière, Sébastien Josse, Paul Meilhat), qui ont retiré une grande part de suspens dans le débat foil ou pas foil, le combat des deux leaders incontestés de cette année 2016 a offert bien des poussées d’adrénaline ! Et si les regards se portent naturellement vers la tête de course, le match entre Jean Le Cam (Finistère Mer Vent) et Yann Éliès (Quéguiner-Leucémie Espoir) est tout aussi palpitant, surtout lorsque le tandem peut encore espérer venir titiller Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac) aux abords du cap Horn…

Les eaux les plus incertaines du monde

Qui aurait cru que les 800 milles d’avance cumulés au passage de la Terre de Feu allaient partir en fumée six jours plus tard ? Décidemment, la tranche de parcours entre le détroit de Drake et le cap Frio reste la plus délicate et la plus aléatoire d’un tour du monde : nombre de tentatives de record sont aussi là pour le confirmer. Parce qu’entre le Pacifique et l’Atlantique Sud, la cordillère des Andes fait office de barrière et rares sont les dépressions qui passent par dessus ces reliefs. Cette chaîne de montagnes longue de plus de 7 000 kilomètres entre le Venezuela et la pointe extrême du Chili, culmine jusqu’à 6 962 mètres (Aconcagua) et s’étend à une altitude moyenne de 4 000 mètres !

Or au Sud, l’Antarctique apporte son lot de froidure quand au Nord, le Brésil et l’Amazone déversent leurs bouffées tropicales : il en résulte un énorme brassage de masses d’air qui tournicotent, virevoltent, s’évaporent, s’enflent ou s’envolent comme des boulets emportés par la force de Coriolis vers les eaux troubles de l’Indien. Depuis les premiers navigateurs du 16ème siècle, tous les récits indiquent que ces lieux sont aussi imprévisibles que maléfiques : grands calmes suivent grosses tempêtes et il n’y a pas une parcelle d’océan qui ne soit en permanence ballottée par houles croisées et vagues chaotiques. Même quand le souffle s’éteint, la mer est cabossée !

Définir une stratégie sans abandonner la tactique

Il est donc très difficile de se projeter à plus de deux jours car pamperos, pustules anticycloniques, williwaws, bubons orageux, brises catabatiques, pétoles molles se succèdent aussi soudainement que les dindes dans un marché de Noël ! Définir une stratégie dans cette zone, c’est avant tout chercher à « grimper » vers le Nord, plus ou moins proche des côtes argentines. C’est ce que fit Armel Le Cléac’h qui, s’il s’est extrait du marasme, n’est pas pour autant sorti du tunnel : au-dessus de cette bulle qui bloque désormais Alex Thomson, une bande limaceuse bave ses flux évanescents entre deux cellules anticycloniques. Une solution semble se dessiner du côté des rives brésiliennes et c’est au près, contre une brise de Nord-Nord Est qu’il faudrait alors tenter de gagner vers le Brésil.

Mais n’est-ce pas avancer pour mieux reculer ? Car cette voie brésilienne peut se transformer en cul-de-sac : enfermé dans la baie de Rio de Janeiro, il faut pouvoir sortir de cette impasse ! Le court terme doit laisser place au moyen terme car c’est par l’Est où pourtant les vents sont actuellement peu construits, que le choix apparaît plus raisonnable. Pour deux raisons : la première vient du fait que l’anticyclone de Sainte-Hélène d’ici la fin du week-end, va se rétracter vers l’Afrique du Sud en emportant ses bulles sans vent sous la poussée d’une dépression argentine ; la seconde est une fondation tactique en voile car il faut toujours se placer entre le but et son adversaire. Se recaler vers le Nord-Est comme le fait Banque Populaire VIII ce vendredi matin est aussi l’assurance de conserver Hugo Boss (qui ne peut s’extirper des calmes que par le Nord-Ouest) dans son axe, derrière.

Une alternance au bénéfice du Breton

Mais au rythme où les deux impétrants ont mené leur barque depuis le départ des Sables d’Olonne, il y a déjà 54 jours (sic !), il ne faut pas s’attendre à ce que cette bataille navale cesse avant d’apercevoir la bouée Nouch Sud qui marque la fin du match… Le Breton cumule deux Vendée Globe à la deuxième place et le Grand Breton quatre tours du monde en IMOCA ! Ce n’est donc pas sur la connaissance du sujet, ni sur la capacité à supporter les aléas techniques et météorologiques que les deux duellistes vont se départager. Et si leurs machines sortent quasiment du même moule, chacune a ses atouts. Banque Populaire VIII semble en parfait état et s’avère plus à l’aise lorsqu’il faut louvoyer contre le vent. Hugo Boss est handicapé par la perte de son foil tribord et ne s’est jamais montré véloce au près. Le premier s’annonce très polyvalent, le second intouchable aux allures de travers, en particulier tribord amures.

Or il va falloir naviguer contre les alizés de Nord-Est au moins 500 milles avant de débrider au vent de travers. Il y a donc fort à parier que les écarts à l’approche de l’équateur ne soient pas significatifs : Armel Le Cléac’h devrait reconstruire son avantage jusqu’au cap Frio, mais Alex Thomson pourrait en partie combler son déficit avant le passage du Pot au Noir. C’est donc l’Atlantique Nord qui jouera les juges de paix. Car dans ce tour de passe-passe, le Gallois aligne quinze jours en tête quand le Léonard en cumule trente-sept… Le Britannique a passé en tête l’équateur (9j 07h 02’ avec 2h 54’ d’avance) et le cap de Bonne-Espérance (17j 22h 58’ avec 4h 32’ de marge), le Breton s’est imposé au cap Leeuwin (28j 20h 12’ avec 5h 16’ de delta) et au cap Horn (47j 00h 32’ avec 1j 23h 08’ d’avance) !

Horn y soit qui mal y pense

Si Jérémie Beyou (Maître CoQ) creuse son sillon sur les traces des deux leaders avec une marge de plus de 700 milles sur son poursuivant, Jean-Pierre Dick qui vient de passer le cap Horn ce vendredi à 7h34’ (heure française) a de quoi s’inquiéter du retour du tandem Le Cam-Éliès ! Car la Terre de Feu est fidèle à sa réputation : inconstante… Certes les trois solitaires sont encore poussés par un flux de secteur Ouest modéré, mais cette bande de vent part en vrille à peine l’île des États à l’horizon. Dès la nuit prochaine, ce sont à peine dix nœuds qui vont souffler au large du phare du Bout du Monde ! Et les trois concurrents vont se retrouver dans la même nasse.

La dernière journée de l’année se présente mal pour ce trio qui va se faire engluer entre la Patagonie et les Malouines et il leur faudra patienter jusqu’au lever du soleil local le lendemain pour toucher des vents d’Est liés à une perturbation naissante aux abords des côtes argentines. Puis le premier jour de l’An s’annonce tonique avec le passage du centre dépressionnaire sur leur trajectoire avec un flux très musclé de plus de quarante nœuds de Sud-Ouest. L’avantage est que ce système météo va pouvoir les propulser rapidement vers les Trentièmes et leur autoriser une remontée expresse vers le Brésil. En contre partie, il leur faudra veiller aux grains et au matériel car le front qui suit est plutôt agressif ! Quant au reste de la flotte, il suit son bonhomme de chemin avec un Pacifique relativement paisible, à l’exception du trio Bellion-Boissières-Roura qui se fait ballotter par une belle dépression australe.

 

Dominic Bourgeois